Dossier : La France au Cambodge, de l'aide au développement à l'architecture normative européenne
- La Rédaction
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Dans une note stratégique de près de quarante pages, Arnaud Darc, hommes d'affaires installé à Phnom Penh, décrit le basculement d'une relation fondée sur la préférence tarifaire vers une intégration contrainte par le droit européen. Une transition dont l'issue décidera si la France reste, selon l'expression de l'auteur, une puissance « structurante sans être dominante ».

« Selon le ministère cambodgien du Commerce, le commerce bilatéral entre le Cambodge et la France a atteint 515 millions de dollars en 2023. De janvier à novembre 2024, les exportations cambodgiennes vers la France s'élèvent à 368 millions de dollars — principalement du textile, des chaussures et du riz — en hausse de près de 11 % sur un an. » Ces chiffres, que pose d'emblée Arnaud Darc dans sa note stratégique « France-Cambodge : de l'aide au développement à l'architecture normative européenne (1994-2026) », pourraient laisser croire à une relation commerciale classique, asymétrique, dominée par les flux textiles. Ce serait manquer l'essentiel : le centre de gravité de cette relation s'est déplacé.
Il ne s'agit plus de savoir combien le Cambodge exporte vers la France, mais à quelles conditions il pourra continuer de le faire. D'ici 2032, le royaume aura perdu son statut de pays moins avancé (PMA) — acté par la résolution A/RES/79/230 de l'Assemblée générale des Nations unies du 19 décembre 2024 — et, avec lui, l'accès en franchise de droits au marché européen via le régime « Everything But Arms » (EBA). À l'horizon 2032, les produits cambodgiens ne bénéficieront plus que du SPG standard, moins avantageux, à moins que Phnom Penh ne satisfasse aux vingt-sept conventions internationales exigées pour le SPG+. Dans le même temps, l'Union européenne déploie une batterie de réglementations — devoir de vigilance (CSDDD), lutte contre la déforestation (EUDR), écoconception (ESPR), passeport numérique des produits — qui imposent une traçabilité totale des chaînes de valeur.
Une singularité française qui ne doit rien au hasard
Dans cette recomposition, la France occupe une place à part.
« Elle n'est pas le premier importateur européen de produits cambodgiens, ni le principal investisseur privé, reconnaît Arnaud Darc. Mais elle combine trois leviers qu'aucun autre État membre ne réunit au même degré. »
D'abord, un rôle historique dans la reconstruction institutionnelle du pays depuis 1993, avec une présence ininterrompue de l'Agence Française de Développement. Ensuite, une empreinte financière considérable : « Les engagements cumulés du groupe AFD dépassent 1,5 milliard d'euros, avec un portefeuille en cours supérieur au milliard. » Enfin, une présence entrepreneuriale couvrant les secteurs critiques — eau, énergie, finance, logistique.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Lors de la visite officielle du Premier ministre Hun Manet à Paris en janvier 2024, « trois accords souverains de 215 millions d'euros sont signés dans l'eau potable, l'énergie et la formation professionnelle ». Le projet phare, la troisième phase de l'usine de traitement de Bakheng à Phnom Penh (120 millions d'euros), financée par la France, construite par Vinci, « en fait l'une des plus grandes installations de production d'eau potable d'Asie du Sud-Est ».
Cette singularité est d'autant plus frappante que les autres partenaires européens ne jouent pas dans la même cour. « Lors des négociations gouvernementales de 2023 entre l'Allemagne et le Cambodge, Berlin a engagé un total de 63 millions d'euros pour la coopération au développement. » Soit six fois moins que les engagements annuels français sur le biennium 2023-2024.
Le paradoxe d'une présence qui structure sans contrôler
Pourtant, cette puissance financière et institutionnelle n'a pas modifié en profondeur le modèle productif cambodgien. C'est ce qu'Arnaud Darc appelle le « paradoxe entrepreneurial ». « Le secteur textile demeure dominé par des capitaux chinois, coréens et taïwanais. Les cinq usines de pneumatiques opérationnelles fin 2025 sont chinoises (Sailun, Doublestar, Frico, Firemax, General Tire). L'industrie manufacturière reste insérée dans des chaînes de valeur régionales contrôlées depuis Pékin, Séoul ou Taipei. » La présence française modernise l'eau, l'énergie, la logistique et le financement — elle crée les conditions matérielles de la production — mais elle ne modifie pas la structure actionnariale de l'appareil industriel.
L'exemple du caoutchouc est emblématique de cette incapacité à capter la valeur. En 2024, le Cambodge a produit officiellement 407 000 tonnes de caoutchouc naturel. Mais « environ 88 % du caoutchouc naturel et semi-transformé cambodgien est exporté vers le Vietnam — en grande partie sous forme de latex brut ».
La divergence statistique est éloquente : « Les douanes cambodgiennes enregistrent environ 525 millions de dollars d'exportations de caoutchouc naturel, quand les douanes vietnamiennes déclarent 1,2 milliard de dollars d'importations en provenance du Cambodge — un écart de 118 % qui reflète l'ampleur des flux informels. » Pendant ce temps, les usines chinoises de pneumatiques installées au Cambodge sont contraintes d'importer du caoutchouc transformé du Vietnam, de Thaïlande ou de Côte d'Ivoire, faute d'une production locale répondant aux spécifications techniques.
La norme européenne comme levier de transformation
C'est précisément cette faille que la nouvelle architecture normative européenne pourrait combler. En imposant des standards de traçabilité, de décarbonation et de gouvernance, elle crée un environnement dans lequel la qualité et la conformité deviennent des avantages compétitifs.
Le Règlement (UE) 2023/1115 sur la déforestation (EUDR), applicable au 30 décembre 2026 pour les opérateurs de taille moyenne et grande, « exige une déclaration de diligence raisonnable incluant la géolocalisation précise des parcelles d'origine pour tout produit couvert — dont le caoutchouc — mis sur le marché européen ». Si les exportations directes de caoutchouc vers l'UE sont marginales (environ 1 %), l'impact sera indirect, via les pneumatiques exportés vers l'Europe. Le défi technique est considérable :
« Les petites exploitations familiales (48 % des surfaces) et les plantations de rente faiblement gérées ne disposent pas de systèmes cadastraux numériques permettant la géolocalisation parcellaire. »
Pour le riz, la France occupe une position unique. En 2024, « la France a importé pour 97,7 millions de dollars de riz cambodgien, soit 104 822 tonnes. Ce chiffre fait de la France le premier client mondial du riz cambodgien — devant la Chine (64 millions de dollars), les Pays-Bas (39 millions) ».
Le riz cambodgien — variété Phka Romdoul, six fois lauréat du prix mondial du meilleur riz — occupe un segment premium qui correspond à la demande française. Mais les limites maximales de résidus de pesticides (MRL) européennes se durcissent.
« La conformité phytosanitaire n'est pas un obstacle à l'exportation, insiste Arnaud Darc : elle est une composante de la montée en gamme. »
La BRED-ACLEDA, vecteur silencieux de l'influence française
L'un des apports les plus originaux de la note est l'analyse du rôle de la BRED dans le système bancaire cambodgien. « COFIBRED, filiale à 100 % de la BRED Banque Populaire, détient 12,13 % du capital d'ACLEDA Bank — la première banque commerciale du Cambodge par les actifs (environ 9,7 milliards de dollars fin 2023), cotée à la Bourse de Phnom Penh depuis 2020. » Cette participation, loin d'être symbolique, est structurante : COFIBRED siège au conseil d'ACLEDA et participe aux décisions de gouvernance.
« Cette double présence — participation au capital de la première banque nationale et opération directe d'une banque filiale — est sans équivalent parmi les États membres de l'Union européenne. Aucune autre banque européenne n'opère au Cambodge. »
L'effet normatif est indirect mais réel : à travers ACLEDA, les standards de gouvernance, de gestion des risques et de conformité prudentielle diffusent dans l'ensemble du système financier cambodgien. « Lorsque les normes européennes de lutte contre le blanchiment ou de financement durable se durcissent, la BRED constitue un canal de transmission vers le marché local. »
Trois scénarios pour 2032
La note esquisse trois trajectoires possibles à l'horizon 2032. Le scénario optimiste — « conformité et montée en gamme » — verrait le Cambodge satisfaire les conditions d'accès au SPG+ avant l'expiration de l'EBA. « Les infrastructures financées par la France (énergie, eau, digitalisation cadastrale) permettent aux exportateurs cambodgiens d'atteindre les seuils de conformité. L'économie se diversifie progressivement au-delà du textile, vers l'agroalimentaire transformé, les composants électroniques et les services. »
Le scénario médian — « stagnation sous pression tarifaire » — verrait le Cambodge échouer à remplir les conditions du SPG+ et retomber dans le SPG standard. « Le secteur textile perd en compétitivité face au Vietnam, bénéficiaire de l'accord de libre-échange UE-Vietnam, et au Bangladesh. L'investissement européen stagne et les engagements bilatéraux français se contractent avec les coupes budgétaires. »
Le scénario le plus inquiétant pour Paris — « réorientation asiatique » — résulterait d'une « surcharge normative européenne combinée à l'insuffisance de l'accompagnement financier ». Le Cambodge réorienterait alors ses flux commerciaux et ses partenariats de développement vers la Chine, la Corée du Sud et les Émirats arabes unis, qui ont récemment signé des accords de libre-échange avec Phnom Penh. « La pertinence des instruments européens et la position des entreprises françaises s'en trouveraient durablement réduites. »
La contrainte budgétaire, talon d'Achille de l'influence française
Car la singularité française est aujourd'hui menacée. « Depuis 2024, les crédits budgétaires français de la mission 'Aide publique au développement' ont été réduits à plusieurs reprises. Le projet de loi de finances 2026 prévoit une baisse des crédits de paiement à environ 3,57 milliards d'euros, contre 4,37 milliards en loi de finances 2025 — soit une réduction d'environ 18 %. » L'AFD elle-même voit son portefeuille se contracter : « le nombre de projets financés est passé d'environ 1 250 en 2024 à environ 1 000 en 2025 ».
Cette contraction n'est pas propre à la France.
« L'OCDE anticipe une baisse de l'APD des pays du CAD comprise entre 9 et 17 % en 2025, après une baisse observée de 9 % en 2024. L'Allemagne, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et les États-Unis ont tous annoncé des coupes pour 2025-2027. »
Mais pour le Cambodge, c'est la singularité française qui est directement en jeu. « Le différentiel de six contre un entre les engagements français et allemands reposait sur la capacité de l'AFD à engager 400 millions d'euros sur un biennium. Si les crédits continuent de se contracter, ce différentiel se réduira mécaniquement — et avec lui, ce qui distingue la présence française des autres bilatéraux européens. »
Arnaud Darc pointe également un angle mort stratégique : « L'absence de convention fiscale bilatérale entre la France et le Cambodge constitue un angle mort stratégique. Contrairement à d'autres partenaires — la Chine, le Japon, Singapour, la Thaïlande — la France ne dispose pas d'un accord de non-double imposition en vigueur. » Cette situation crée une incertibilité pour les investisseurs français, avec des retenues à la source sur dividendes à des taux non conventionnels.
L'écosystème français, un atout diffus mais structurant
Au-delà des grands groupes, la note insiste sur le rôle du tissu entrepreneurial diffus. « La Chambre de Commerce et d'Industrie France Cambodge, fondée en 1998, compte aujourd'hui plus de 230 membres — entreprises françaises, cambodgiennes et européennes — dans la restauration, l'hôtellerie, l'éducation, le conseil, l'agroalimentaire, la santé, les technologies et les services. » Le Business Forum France-Cambodge de juillet 2024, tenu en présence du Premier ministre Hun Manet et du ministre délégué français Franck Riester, a donné lieu à la signature de sept protocoles d'accord.
Ces acteurs, souvent de taille moyenne, jouent un rôle d'interface entre les standards européens et les pratiques locales. « Dans la restauration et l'hôtellerie, ils introduisent des normes HACCP, des exigences de traçabilité des approvisionnements et des pratiques de gestion des ressources humaines qui transposent, à l'échelle de l'entreprise individuelle, les standards que la norme européenne impose à l'échelle du secteur. »
Le temps de la décision
Pour Arnaud Darc, la période 2026-2032 est charnière. « Ce qui était une configuration historique favorable — financement massif, préférence tarifaire, présence entrepreneuriale concentrée — devient un dispositif dont chaque composante est simultanément menacée et structurellement nécessaire au maintien de l'ensemble. »
Du côté français, la variable critique est la continuité des engagements de l'AFD.
« Les projets d'infrastructure en cours — EDC, Bakheng, ESTEEM — créent des fondations durables, mais ils ne produiront leur plein effet que s'ils sont complétés par de nouveaux engagements dans les domaines rendus décisifs par la transition normative : certification des chaînes de valeur agricoles, accompagnement de la traçabilité textile, soutien à la mise en conformité phytosanitaire. »
Du côté cambodgien, « la crédibilité de la candidature au SPG+ dépend de progrès concrets et vérifiables sur les droits du travail, les libertés syndicales, la gouvernance et la protection de l'environnement ». Le choix stratégique entre une trajectoire de montée en gamme adossée aux standards européens et un repli vers des marchés asiatiques moins exigeants engagera « la trajectoire de développement du pays pour une génération ».
Du côté européen, enfin, l'Union ne peut « simultanément durcir les conditions d'accès à son marché et réduire les moyens d'aide à la mise en conformité sans créer un effet d'éviction structurel ». Les instruments du Global Gateway et les programmes Aid for Trade devront compenser en partie la contraction des bilatéraux.
Faute de quoi, prévient Arnaud Darc, « la norme européenne, conçue comme levier de transformation, deviendrait un facteur de marginalisation des pays en développement qu'elle prétend accompagner ».
« Entre 1994 et 2026, la relation économique France-Cambodge a traversé trois âges : reconstruction, préférence tarifaire, intégration normative », conclut l'auteur. La décennie qui s'ouvre ne déterminera pas seulement l'avenir du régime commercial cambodgien. Elle testera la capacité de la France à transformer une présence historique en influence durable, dans un environnement où la norme européenne est devenue le principal instrument de projection économique — et où les moyens de l'accompagnement sont en voie de contraction.



