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Chronique & Humour : Bernard, le piment et le Cambodge qui ne pique jamais assez

il y a 8 minutes
3 min de lecture

Les tigres l’ont déçu, les éléphants l’ont déprimé. Mais Bernard a trouvé un nouveau territoire à conquérir, et celui-là, promet-il, ne le trahira pas : le piment.

Photo d’illustration uniquement
Photo d’illustration uniquement

Depuis l’épisode des éléphants, dont il ne parle plus, Bernard a rangé son don pour les animaux au placard et s’en est découvert un autre, plus sûr, plus intime : le palais. « Le piment, pour moi, c’est de l’assaisonnement », annonce-t-il au bar, du ton d’un homme qui énonce une donnée scientifique.

L’argument massue, c’est l’ancienneté. Huit ans. Huit ans qu’il mange cambodgien, ou du moins qu’il mange à côté de gens qui mangent cambodgien. Dans son esprit, ces huit années ont refait sa langue au niveau cellulaire, l’ont tannée et cambodgianisée. Il ne se sent plus tout à fait barang de la bouche. « Mon palais, dit-il en se tapotant la joue, il a le passeport. »

Sophea, qui l’a vu pleurer un jour devant un bol de bai sach chrouk un peu trop poivré, ne dit rien. Sophea hoche la tête.

Un midi, elle l’emmène manger chez sa famille — enfin, à l’échoppe de num banh chok que tient sa grand-mère, au bord de la route. Yiey. Quatre-vingts ans passés, un mètre quarante, un sourire bien khmers et des mains qui n’ont pas cessé de piler du kroeung depuis le premier règne de Sihanouk. Devant elle, un petit tas de piments. Des vrais. Les minuscules. Ceux qu’on croque en connaissance de cause.

Yiey en avale un, cru, comme une cacahuète, entre deux phrases, sans ciller. Puis un autre. Bernard observe la scène et sent le don — pardon, le palais — le démanger.

« Vas-y, dit-il à Sophea. La vraie. Comme pour elle. Prahok, kroeung, tout. Pas la version touriste. »

On lui apporte le bol. Rouge. Un rouge qui n’a rien d’appétissant et tout d’un avertissement, la prahok par-dessus, avec cette odeur franche qui sépare l’humanité en deux camps. Yiey, à côté, ajoute encore trois piments dans le sien, par habitude, sans même le regarder.

La première bouchée descend. Une seconde de silence. Puis le piment arrive — pas seulement dans la bouche, mais plus loin, partout à la fois, comme une nouvelle qui se propage de proche en proche. Le front de Bernard se constelle. Une goutte, puis deux, puis une saison des pluies personnelle.

Mais Bernard ne bronche pas. Parce que broncher, ce serait perdre. Et perdre devant Sophea, devant Yiey, devant la route entière, ça, jamais. Il repose sa cuillère avec un calme d’acier. « Hmm, dit-il, la voix montée d’un demi-ton. C’est… doux. »

L’eau serait un aveu. Il n’y touche pas. La bière ne sert à rien contre le piment — tout le monde le sait, sauf l’espoir — mais il en boit quand même, parce que la bière, au moins, ne ressemble pas à une capitulation. Il mange. Tout. Cuillère après cuillère, en héros, en stoïcien, en statue, écarlate et ruisselant, un homme qui gravit son Everest intérieur avec le sourire figé du condamné qui tient à sa dignité.

Yiey finit son troisième bol, s’essuie les mains, et s’en va faire la sieste. Elle n’a pas participé. Il n’y a jamais eu de concours. Le seul adversaire de Bernard, c’était Bernard.

Il termine. Il pose la cuillère. Il a gagné une bataille que personne d’autre n’a livrée. Il se redresse, vainqueur épuisé, et lâche à la cantonade, d’une voix qu’il veut souveraine : « Voilà. Le piment. C’est une question d’habitude. »

C’est là que Sophea, gentiment, pour le féliciter, traduit ce que Yiey a glissé au cuisinier tout à l’heure, avant de partir.

« Elle a demandé qu’on te fasse la version douce. Pour le monsieur. Elle a dit que les barang, faut faire attention, ça a le palais fragile. »

Un silence.

« La version douce. »

« Elle t’aime bien, précise Sophea. Elle voulait pas te brusquer. »

Bernard ne dit rien. Bernard, pour la deuxième fois en deux histoires, n’a rien. Il vient de souffrir le martyre, en héros, en statue, sur la version prévue pour les enfants et les touristes précautionneux. Quelque part, dans une cuisine, existe une version forte — la vraie, celle de Yiey — qu’il n’atteindra jamais, et à côté de laquelle son calvaire n’était qu’une mise en bouche.

Il rentre au bar. Il ne raconte rien. Il commande une bière, puis une autre. Et quand un client évoque son fameux palais à passeport, Bernard balaie l’air de la main.

« Le piment, dit-il, c’est surestimé. »

Et le lendemain, à l’aube, dans l’intimité qu’une certaine décence commande de ne pas décrire, le Cambodge lui rappela une dernière fois, et avec insistance, qu’il n’avait pourtant mangé que la version douce.

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