Huoy Meas, la chanteuse khmère que Sihanouk comparait à Édith Piaf
Elle a été la voix la plus écoutée de la radio nationale cambodgienne, celle qui présentait les artistes, racontait des histoires le week-end et chantait ses propres chagrins. En avril 1975, la première chose que les Khmers rouges ont prise à Phnom Penh, c'est la radio. Huoy Meas est partie pour Battambang avec ses deux fils et y a vécu sous un faux nom, en échangeant des chansons contre des escargots.

Dans l'histoire de l'âge d'or khmer, Huoy Meas occupe une place à part. Elle n'est pas seulement une chanteuse parmi d'autres : elle est celle qui faisait connaître les autres. Animatrice à la Radio nationale, elle a interviewé Mao Sareth, Sos Math et la plupart des figures de la scène. Sans elle, une partie de ce que l'on sait aujourd'hui de cette période n'aurait jamais été enregistrée.
Une élève studieuse de Battambang
Huoy Meas naît le 6 janvier 1946 dans la commune de Svay Pao, district de Sangkae, province de Battambang. Ses parents s'appellent Buth Chin et Huoy Yoth. Elle est la plus jeune de trois enfants et la seule fille. À l'école primaire Sor Heu, puis au collège de filles Net Yang, elle se fait remarquer lors des fêtes de l'école et de la pagode : elle chante, raconte, pratique le smot. Elle travaille beaucoup, prend des cours supplémentaires de français et de morale chez son professeur, Bun Thorng.
Ses camarades de classe s'appellent Pen Ran. Un aîné du collège voisin s'appelle Im Song Soeum. Toute une génération se croise là, sans le savoir.
Début 1962, son professeur l'inscrit au concours Sakmach Cheat. Elle y chante « រាត្រីនៅសូមួរ » (« Nuit à Somuor »), une chanson de Mao Sareth, et remporte le premier prix chez les filles. Battambang la connaît désormais. En juin de la même année, elle échoue au brevet. Le coup est rude pour une élève de ce sérieux : elle abandonne ses études et ne sort plus de chez elle.
C'est Im Song Soeum qui vient la chercher. Il lui propose de rejoindre une troupe vocale, avec Pen Ran, au restaurant Steung Khiev de Battambang. Ros Serey Sothea les rejoindra plus tard. En quelques mois, la troupe est connue dans toute la province. Elle monte alors à Phnom Penh, à Toul Kork.
La voix qui tenait les week-ends
À Phnom Penh, Huoy Meas est présentée à la Radio nationale. Elle y devient animatrice. Chaque week-end, elle assure un programme de lakhon niyeay, le théâtre radiophonique khmer, aux côtés des narrateurs Yuok Kem, Khun Pol et Meas Kok. Elle chante aussi. En 1969, elle adopte à l'antenne le nom de Meas Mathrey.
Elle siège au jury du concours national Samdech Cheat, créé par Norodom Sihanouk, avec Sinn Sisamouth, Liev Tuk, Touch Teng, Mao Sareth et Chhoun Malai. Jusqu'en avril 1975, elle est la femme la plus écoutée de la radio cambodgienne, et elle se sert de cette position pour faire connaître la scène pop et rock du royaume.

Des chansons tirées de sa propre vie
En 1962, elle commence à enregistrer et rencontre le batteur Oum Sophanoureak. Ils se marient en 1965 et ont une fille, Oum Somavattey, née en 1966. Le mariage tourne mal. Son mari boit, sa belle-mère lui reproche de mettre de côté ses propres gains — ce qu'elle faisait pour élever sa fille. Une dispute de trop, un refus de s'excuser, et elle est mise à la porte. Elle demande le divorce en 1968 et se retrouve séparée de son enfant.
Cette histoire irrigue tout son répertoire. Ses chansons parlent d'elle, de ses ruptures, de ses regrets. Le procédé prend même une tournure publique : après le divorce, son ex-mari écrit pour d'autres chanteurs des textes qui la visent à mots couverts, et elle lui répond dans les siens. Sihanouk comparait ses paroles et sa manière de chanter à celles d'Édith Piaf. Parmi ses titres connus : « សម្ផស្សបុរីជូឡុង » (« La beauté de Tioulongville ») et « កូនអើយកុំសួរ » (« Mon enfant, ne demande pas »).
Elle se remarie en 1969 avec Vanly Kesaro, un officier supérieur, et a deux autres enfants, Vanly Daly et Vanly Dodo, aujourd'hui installés aux États-Unis. Ces années-là sont celles de sa plus grande notoriété.
Sous le nom de Lom
Le 17 avril 1975, les Khmers rouges s'emparent d'abord de la Radio nationale. Son mari, comme beaucoup de fonctionnaires, est « convoqué » pour accueillir le retour de Sihanouk au pays : on ne le reverra pas. Huoy Meas est évacuée de la capitale avec les autres citadins. Elle gagne Battambang avec ses deux fils.
Ce qui suit provient de témoignages recueillis longtemps après, et qui se recoupent. Affectée à la construction d'un barrage, elle vit près d'une pagode à Ream Kon, dans le district de Moung Ruessei, sous le faux nom de Lom. Une voisine, grand-mère d'un étudiant en cinéma, raconte qu'elle lui échangeait des escargots et des crabes contre une chanson, pendant qu'une amie guettait l'arrivée des cadres. Le guitariste Thach Soly, du groupe Apsara, rapporte une histoire qui concorde. Toutes deux disent la même fin : elle tombe malade, son identité est découverte, elle disparaît.
Un autre témoignage, celui d'un de ses enfants, situe la scène au 17 avril 1977, deuxième anniversaire du régime : reconnue, elle aurait été forcée par des soldats de chanter une dernière fois, puis emmenée de chez elle dans la nuit. Les dates varient d'une source à l'autre — certaines placent sa mort dès 1975, d'autres en 1977 — et sa fin exacte n'a jamais été confirmée.
Ce qui reste
Le Cambodian Vintage Music Archive a rassemblé l'essentiel de ce qui subsiste de sa discographie. Son travail d'animatrice autant que de chanteuse figure dans le documentaire Don't Think I've Forgotten, sorti en 2015. Et il existe encore un extrait sonore de son émission, enregistré en 1975 : quelques minutes où l'on entend la voix qui, pour des millions de Cambodgiens, était celle de la radio.








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