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Achar Hem Chieu, le moine que la France coloniale n'a pas réussi à faire taire

Juillet 1942 : un professeur de pali est arrêté, sans même que sa hiérarchie religieuse en soit avertie. Il ne le sait pas encore, mais il vient de déclencher la première grande manifestation anti-coloniale de l'histoire cambodgienne moderne. Mort en détention un an plus tard, Achar Hem Chieu deviendra, bien après sa disparition, une référence que des générations de Cambodgiens continueront de convoquer — parfois pour des causes difficilement conciliables entre elles.

Portrait d'illustration inspiré des représentations existantes de Hem Chieu — aucune photographie d'époque authentifiée n'est connue à ce jour. © Cambodge Mag
Portrait d'illustration inspiré des représentations existantes de Hem Chieu — aucune photographie d'époque authentifiée n'est connue à ce jour. © Cambodge Mag

Un professeur de pali au cœur de la fabrique du nationalisme khmer

Hem Chieu naît en 1898 dans la province de Kandal. Il entre dans les ordres, puis enseigne à l'École supérieure de Pali de Phnom Penh — une institution que le protectorat français a lui-même fondée en 1930 pour former le clergé bouddhique cambodgien. L'ironie n'a pas échappé aux historiens qui se sont penchés sur cette période : en voulant faire du bouddhisme un pilier de l'identité nationale sous tutelle française, l'administration coloniale a fini par doter le pays d'un clergé lettré, structuré, et de moins en moins disposé à se taire.

Autour de l'Institut Bouddhique et de son journal Nagaravatta — fondé en 1936 par Son Ngoc Thanh et Pach Chhoeun — se forme dans les années 1930 un foyer nationaliste que le protectorat ne contrôle plus vraiment. Hem Chieu s'y associe étroitement, aux côtés d'un autre moine, Nuon Duong. Le point de friction : la romanisation du système d'écriture khmer, projetée par Paris sur le modèle de ce qui avait déjà été imposé au vietnamien. Pour un clergé bouddhiste qui se considère depuis toujours gardien de l'éducation et de la culture khmères, la menace est directe — elle touche à la transmission des textes religieux, donc à l'identité nationale elle-même.

L'arrestation du 18 juillet 1942

La Sûreté française surveille depuis un moment déjà le petit groupe réuni autour de Nagaravatta. Elle soupçonne Son Ngoc Thanh de préparer, avec un possible appui japonais, une tentative de coup de force. Le 18 juillet 1942, elle passe à l'action : Hem Chieu et Nuon Duong sont arrêtés, accusés d'avoir prêché des sermons anti-français à des soldats khmers de la milice coloniale, en vue d'une révolte à venir. Hem Chieu est défroqué sur-le-champ, sans même avoir été jugé par ses pairs religieux comme l'exige pourtant le droit canonique bouddhiste. Ce détail de procédure, presque anodin sur le papier, choque bien au-delà des cercles militants : c'est tout le sangha cambodgien qui se sent visé.

La « révolte des ombrelles »

Deux jours plus tard, le 20 juillet, Son Ngoc Thanh et Pach Chhoeun organisent une manifestation pour exiger la libération de Hem Chieu. Plus d'un millier de personnes défilent dans Phnom Penh, dont plusieurs centaines de moines, jusqu'aux abords de la résidence supérieure de France, près de Wat Phnom. L'épisode entre dans l'histoire sous le nom de « révolte des ombrelles », en souvenir des ombrelles que les moines portaient pour se protéger du soleil. Pach Chhoeun, qui mène le cortège, est arrêté au moment précis où il tente de remettre sa liste de revendications au représentant français. Le ton monte, moines et forces de l'ordre en viennent aux mains. Nagaravatta est interdit dans la foulée — le journal ne reparaîtra plus.

Poulo Condore, la mort en détention

Le 19 décembre 1942, un tribunal militaire siégeant à Saïgon condamne Hem Chieu à mort. Le gouvernement de Vichy, qui administre alors l'Indochine française, commue la peine en travaux forcés à perpétuité. Direction Poulo Condore — l'actuel Côn Sơn, au large du sud du Vietnam — où la France déporte ses prisonniers politiques depuis des décennies. L'historien Ben Kiernan, qui a reconstitué cette partie du parcours de Hem Chieu, montre qu'il y reste politiquement actif et se lie à des détenus vietnamiens engagés dans la lutte anticoloniale. Il meurt de maladie dans cette geôle en octobre 1943. Il avait à peine dépassé la quarantaine.

Une mémoire récupérée par tous les camps

Le nom d'Achar Hem Chieu ne s'éteint pas avec lui — loin de là. En 1950, le Front Issarak Uni, mouvement de guérilla proche du Parti communiste indochinois, ouvre en son honneur une « École politique Achar Hem Chieu » dans le sud-ouest du pays, où seront formés des centaines de cadres. Deux ans plus tard, une unité combattante reprend elle aussi son nom, sous le commandement de So Phim, qui deviendra chef de la zone Est du Kampuchéa démocratique avant de se suicider en 1978, accusé de trahison par le régime khmer rouge. Hem Chieu aurait-il approuvé cet usage de son nom par un homme qui gravira les échelons du pouvoir de Pol Pot ? La question reste, aujourd'hui encore, sans réponse.

Sa mémoire ressurgit sous d'autres visages dans les années 1990. Des participants à la première Dhammayietra — la marche de la paix conduite par le vénérable Maha Ghosananda de Poipet à Phnom Penh en 1992 — portent son portrait. Puis, lors des manifestations qui suivent les élections de 1998, des moines invoquent de nouveau son nom, cette fois comme symbole de résistance pacifique face à l'autorité. Un demi-siècle après sa mort, la figure de Hem Chieu continue donc d'être revendiquée par des mouvements aux causes parfois difficilement conciliables.

Pourquoi cette figure reste peu connue

Contrairement à des figures plus tardives du nationalisme khmer, Hem Chieu n'a jamais exercé le pouvoir. Il n'a pas non plus laissé d'écrits organisés. Sa postérité tient presque entièrement à un geste — une dignité religieuse bafouée — et à une mort en détention loin de son pays. Il n'existe à ce jour aucune biographie de référence en français qui lui soit consacrée : l'essentiel de ce que l'on sait de lui vient des travaux de l'historien australien Ben Kiernan et d'archives coloniales encore éparpillées entre la France et le Vietnam. C'est précisément ce silence, pour une figure pourtant citée en modèle par plusieurs générations de moines cambodgiens, qui donnait envie de lui consacrer ces pages.

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Invité
il y a 12 heures

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