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Cambodge & Musique : Liev Tuk, l'artiste khmer qui chantait comme James Brown

il y a 1 heure
4 min de lecture

On ne connaît ni sa date de naissance, ni celle de sa mort. On ignore d'où il venait et ce qu'il est devenu après avril 1975. De Liev Tuk, il reste une poignée de chansons, quelques minutes d'images tournées pour un film de Norodom Sihanouk, et un nom absent de la pochette du disque qui l'a fait connaître en Occident. C'était pourtant la voix la plus soul de l'âge d'or khmer.

Liev Tuk à la fin des années 1960. Image d'archive du centre Bophana, restaurée
Liev Tuk à la fin des années 1960. Image d'archive du centre Bophana, restaurée

Dans la longue liste des artistes fauchés par les Khmers rouges, certains noms ont retrouvé une biographie. Sinn Sisamouth a sa légende, Ros Serey Sothea sa comédie musicale, Pen Ran ses rééditions. Liev Tuk, parfois orthographié Liv Tek, n'a rien de tout cela. Les archives disponibles se réduisent à quelques lignes, et la plupart des informations le concernant proviennent du travail de recherche mené pour le documentaire américain Don't Think I've Forgotten, sorti en 2015.

Une voix qui ne ressemblait à aucune autre

La scène cambodgienne des années 1960 est d'abord une affaire de mélodies. On y chante l'amour contrarié, la nostalgie, les rives des fleuves. Les guitares arrivent en 1959 avec Baksey Cham Krong, formé par les frères Mol Kagnol et Mol Kamach, considéré comme le premier groupe de rock du pays. Le twist, le cha-cha-cha puis le rock psychédélique suivent, portés par les disques importés et par les ondes des radios militaires américaines qui débordent du Vietnam voisin.

Liev Tuk prend un autre chemin. Sa musique puise dans le rhythm and blues, la soul et le rock américains. Les historiens de la musique khmère le comparent à Wilson Pickett et à James Brown, ce qui n'est le cas d'aucun autre chanteur cambodgien de sa génération. La sociologue LinDa Saphan, chercheuse principale du documentaire de John Pirozzi, décrit un physique avantageux, des bras qui moulinent et un chant nerveux qui rendait les adolescents hystériques.

Car Liev Tuk n'était pas un crooner. C'était un performeur, tout en mouvement, en couleurs et en vitesse. Le contraste avec les chanteurs installés de l'époque, souvent immobiles devant leur micro de radio, devait être saisissant.

Quelques minutes dans un film du prince Sihanouk

L'essentiel des images qui subsistent de lui vient de La Joie de Vivre (រស់ដោយសប្បាយ), long métrage écrit, produit et réalisé par Norodom Sihanouk. Le film est daté de 1968 dans la filmographie officielle du prince, de 1969 chez d'autres sources. Sihanouk voulait un film moderne : il y a donc des numéros musicaux, et le royaume y envoie ce qu'il a de mieux. Sieng Dy, Chhoun Malai, Meas Samon, Mao Sareth, So Savoeun, Ros Serey Sothea, Pen Ran et Liev Tuk apparaissent tour à tour à l'écran.

Tuk n'y est même pas crédité. C'est pourtant cette séquence que John Pirozzi retiendra pour son documentaire, en la montant face à un extrait de Wilson Pickett. Le rapprochement se passe de commentaire : mêmes appuis, même énergie, même façon d'occuper la scène.

Un disque pirate à New York, trente ans plus tard

En 1994, un touriste américain, Paul Wheeler, achète six cassettes sur un marché de Siem Reap. Il en tire une compilation personnelle. Un ami new-yorkais, patron du label underground Parallel World, décide de la presser à mille exemplaires en vinyle. Le disque s'appelle Cambodian Rocks et sort en 1996. Le tirage part vite, une version CD suit, avec vingt-deux titres au lieu de treize.

Sur la pochette : un frottis au fusain d'Angkor Vat. Aucun nom d'artiste. Aucun titre de chanson. Aucune date d'enregistrement. Les critiques n'ont pas tardé à parler de bootleg. Le disque a pourtant tout déclenché : c'est par lui que l'Occident découvre le rock khmer, et une dizaine de compilations suivront dans son sillage.

Deux titres de Liev Tuk y figurent. « Rom Sue Sue » (រាំសូសូ), littéralement « danse soul soul », que les chroniqueurs ont rapproché de « Hip-Hug-Her » de Booker T. and the M.G.'s, et « Sou Slarp Kroam Kombut Srey », un duo avec Yol Aularong. Ils y sont restés anonymes pendant des années. Lors de la réédition de 2003, le label a conservé la liste de titres muette, alors même que plusieurs morceaux avaient entre-temps été identifiés. Le critique Mack Hagood le lui a reproché publiquement. Aucun des musiciens, ni aucune de leurs familles, n'a jamais touché un centime sur ces ventes.

[PHOTO 3]

Vinyles de l'âge d'or khmer : l'essentiel du catalogue pré-1975 ne survit que par des copies de copies.

Ce que l'on ne sait toujours pas

Sur la vie de Liev Tuk, les sources s'arrêtent là. Pas de date de naissance, pas de province d'origine, pas de famille identifiée, pas de témoignage direct publié. Sa disparition n'est documentée nulle part : comme pour la quasi-totalité des artistes de la scène, on présume qu'il n'a pas survécu au régime, sans que rien ne permette de l'affirmer. Sa carrière, elle, s'arrête net le 17 avril 1975.

Depuis 2010, le Cambodian Vintage Music Archive, une organisation américaine à but non lucratif, travaille à rassembler les enregistrements et la documentation de cette période, à rééditer les titres et à aider les ayants droit à récupérer leurs droits. D'autres labels ont publié des compilations créditées, avec noms d'artistes, titres et traductions. Aux États-Unis, la pièce Cambodian Rock Band, de Lauren Yee, a remis ces musiciens sur scène.

Trente ans après un disque où il n'avait pas de nom, Liev Tuk en a retrouvé un. Deux chansons lui sont aujourd'hui attribuées.

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