« Spirit, Body, and Land » : dernières semaines pour voir Khvay Samnang à l’Institut français du Cambodge
Accrochée depuis le 26 juin à la galerie de l’Institut français du Cambodge, l’exposition « Spirit, Body, and Land » ferme le 26 septembre. Elle réunit dix ans de travail de Khvay Samnang : des masques tressés en lianes de forêt, des panneaux où le tressage croise la sangle plastique, des graines de laiton posées sur du bois mort. L’entrée est libre.

On les voit avant même d’entrer tout à fait dans la salle. Une dizaine de têtes d’animaux, montées sur des tiges noires à hauteur d’homme, tournées dans des directions différentes. Un museau allongé garni de dents, deux yeux de fibre rouge, des oreilles pointues, une gueule bordée de crin. Tout est tressé, en lianes brutes, sans peinture ni vernis. Les ombres portées sur le mur blanc doublent la troupe.
Khvay Samnang travaille ce vocabulaire depuis dix ans. Entre 2016 et 2017, pour la documenta 14, il a fait fabriquer onze masques d’animaux avec un petit groupe de tresseurs de la vallée d’Areng, dans la province de Koh Kong, à partir de lianes de forêt normalement destinées aux pièges à poissons. Chaque animal renvoyait à un totem chong : un être honoré dans une famille pour avoir, un jour, conduit un ancêtre jusqu’à l’eau. Une seconde série de masques a suivi en 2021, pour une commande de la National Gallery Singapore. Dans les vidéos, ce sont des danseurs, parmi lesquels le chorégraphe Nget Rady, qui les portent, dans les cascades et les rizières.

Une vallée, un barrage, une enquête de terrain
Les Chong sont une minorité de langue péarique installée depuis plus de six cents ans dans le sud-ouest du pays, au cœur des Cardamomes. Leur vallée figure parmi les derniers grands massifs forestiers de la région. Elle a été visée par un projet de barrage hydroélectrique, le Cheay Areng, porté par le groupe public chinois Sinohydro, contre lequel les habitants se sont mobilisés à partir de 2014.
Khvay Samnang s’est intéressé à eux à ce moment-là. Il a passé auprès d’eux l’équivalent d’une année, en séjours discontinus. Le travail a duré seize mois au total. De cette enquête sont sortis les masques, les costumes, les dessins et la vidéo — pas des illustrations d’un combat, mais des objets fabriqués sur place, avec les gens concernés, à partir de ce qui pousse autour.
La contre-cartographie, mode d’emploi
Le texte de salle emploie un mot précis : contre-cartographie. L’idée est simple à énoncer, moins à admettre. Chez les Chong, le territoire n’est pas défini par un cadastre mais par des récits transmis oralement et par les gestes du corps. Savoir où commence la forêt d’un esprit, c’est se souvenir d’une histoire et savoir la refaire. La carte officielle, elle, sert surtout à établir qui possède quoi.
Les vidéos de l’exposition documentent des performances filmées dans ces paysages — rivières, forêts, terres disputées. Les corps s’enfoncent dans la boue, s’enroulent, disparaissent sous le sable. Ce n’est pas du spectacle. C’est une manière de tracer une géographie qu’aucun registre foncier ne reproduit.

Des lianes, du plastique, du laiton
Ailleurs dans la galerie, l’allure change. De grands panneaux tressés sont accrochés au mur, hérissés de branches nues qui dépassent en haut et en bas. Au milieu du tressage brun, une large bande de sangles plastiques orange vif, ou bleues, ou vertes, passée au même point de croisement que les lianes. Au sol, une pièce plus imposante reprend le procédé sur toute sa longueur.
Ce mélange de matière de forêt et de matière d’usine structure tout un pan de son travail récent. Depuis 2024, l’artiste a développé une série de sculptures murales tressées qui composent des mots en khmer et en pali. D’un côté, Mchas Teuk, le maître de l’eau, et Mchas Dei, le maître de la terre. De l’autre, les quatre éléments : Kongkea, l’eau ; Aki, le feu ; Thorani, la terre ; Khyal, l’air. Dans les systèmes animistes de l’« Asie des moussons », tant que ces éléments tiennent ensemble, tout est vivant. Séparés, tout meurt.
Les pralung sont les esprits de ce système de croyances, dont le Nak Ta, ancêtre du sol, et les Mrenh Kongveal, gardiens surnaturels. La question que pose l’artiste est frontale : qui est aujourd’hui le maître de la terre et de l’eau ? Pour la vidéo qui accompagne la série, Khvay Samnang est remonté devant la caméra, lui-même, pour la première fois depuis plus de dix ans. Assis sur une chaise en rotin, en plein soleil, plusieurs heures par jour pendant trois jours, il frappe un objet de laiton. Le son résonne dans les forêts de Koh Kong, sur l’île de Koh Kong Krao, puis sur des îlots du Mékong au nord du pays. Il s’agit de réveiller des esprits qu’il imagine endormis. Le laiton n’est pas choisi au hasard : on en coule les gongs des cérémonies, et on en coule les balles.

Le bois mort et la graine de laiton
Un dernier mur, enfin, sur lequel sont fixées des dizaines de branches et de pièces de bois flotté. Sur chacune, une petite forme dorée, hérissée de pointes, coulée en laiton : une graine. L’ensemble est aéré, presque silencieux, très loin de la densité des masques.
Le motif de la graine revient chez Khvay Samnang. Il occupait déjà « Forest Myth », son exposition personnelle montrée à Phnom Penh chez SNA Arts Management entre octobre et décembre 2025, que la revue américaine Artforum avait chroniquée. L’artiste l’avait accompagnée d’une fable écrite avec Chum Chanveasna. Des garçons partent chercher un « Vrai Arbre » dont le fruit rendrait immortel. Ils ne le trouvent pas. Sur le chemin du retour, une graine noire et brillante tombe d’un vol d’oiseaux. Personne ne sait de quel arbre il s’agit. Ils la plantent quand même, sur une terre nue, et l’arrosent. L’arbre pousse, puis une tempête le couche. Un an plus tard, le champ entier reverdit : avant de tomber, l’arbre avait produit ses fruits, et le vent avait fait le reste.

Un parcours international, une exposition à domicile
Né en 1982 à Svay Rieng, diplômé en peinture de l’Université royale des beaux-arts de Phnom Penh en 2006, Khvay Samnang est l’un des artistes cambodgiens les plus exposés à l’étranger. Le Jeu de Paume à Paris et le CAPC de Bordeaux lui ont consacré « Rubber Man » en 2015, la Haus der Kunst de Munich une Capsule en 2019, le Tramway de Glasgow « Calling for Rain » en 2021, l’ifa de Stuttgart « Dancing the Land » en 2022. Il a participé à la documenta 14 en 2017, puis à la documenta 15 en 2022 avec Sa Sa Art Projects, et à un événement collatéral de la 60e Biennale de Venise en 2024. Ses œuvres figurent notamment dans les collections du Singapore Art Museum, de la National Gallery of Australia et du Musée national d’art d’Osaka.
Il est aussi cofondateur du collectif Stiev Selapak et des deux espaces indépendants qui ont structuré la scène de Phnom Penh, Sa Sa Art Projects (2010-2024) et SA SA BASSAC (2011-2018), où il a enseigné l’art contemporain à une génération d’artistes cambodgiens.
« Spirit, Body, and Land » est organisée par SNA Arts Management, sous le commissariat de Chum Chanveasna, en collaboration avec l’Institut français du Cambodge. Elle rassemble des œuvres réalisées entre 2016 et 2026. Plusieurs séries de l’artiste ont déjà été montrées au Cambodge, une par une : « Where is my land ? » chez Sa Sa Art Projects en 2017, « Preah Kunlong » à la galerie Batia Sarem de Siem Reap en 2019, « Forest Myth » chez SNA Arts Management à la fin de l’an dernier. Réunies dans un même parcours, elles se lisent autrement.
Infos pratiques
Exposition « Spirit, Body, and Land », Khvay Samnang.
Galerie de l’Institut français du Cambodge, 218, rue 184 (Keo Chea), Phnom Penh.
Jusqu’au samedi 26 septembre 2026. Entrée libre.
Commissariat : Chum Chanveasna. Organisation : SNA Arts Management et l’Institut français du Cambodge








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