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Son Ngoc Thanh, le nationaliste qui a dirigé le Cambodge deux fois, sans jamais convaincre

Premier ministre en 1945, de nouveau en 1972 : sur le papier, la carrière de Son Ngoc Thanh ressemble à un sommet politique. Dans les faits, l'homme n'aura jamais tenu le pouvoir plus de quelques semaines d'affilée, coincé entre son admiration affichée pour le Japon impérial, son alliance tardive avec la CIA, et une hostilité viscérale envers Norodom Sihanouk qui aura structuré toute sa vie politique. Portrait d'un nationaliste khmer aussi déterminant qu'inconfortable à célébrer sans nuance.

Son Ngoc Thanh
Son Ngoc Thanh. photo redigitalisée

Un Khmer krom à Phnom Penh

Né le 7 décembre 1908 à Trà Vinh, en Cochinchine française — l'actuel delta du Mékong vietnamien — Son Ngoc Thanh appartient à la minorité khmère krom : père khmer krom propriétaire terrien, mère d'ascendance sino-vietnamienne. Après des études de droit à Saïgon, Montpellier puis Paris, il rentre en Indochine et occupe plusieurs postes dans l'administration coloniale — magistrat à Pursat, substitut du procureur à Phnom Penh — avant de devenir directeur adjoint de l'Institut Bouddhique. C'est là, en 1936, qu'il fonde avec Pach Chhoeun le premier journal en langue khmère de l'histoire, Nagaravatta.

Le journal défend une ligne clairement nationaliste : il encourage les Khmers à briser le monopole commercial des marchands étrangers en développant leurs propres affaires. C'est cette orientation qui, selon l'historien Ben Kiernan, rendra Thanh et ses collègues perméables à ce qu'il appelait lui-même le « national-socialisme » japonais — un positionnement idéologique qui distingue d'emblée sa trajectoire de celle d'autres nationalistes khmers de la même génération, comme le moine Hem Chieu, avec lequel il partage pourtant l'engagement anticolonial initial.

Une du journal Nagaravatta, samedi 6 février 1937 — le journal fondé par Son Ngoc Thanh et Pach Chhoeun en 1936. © Cambodge Mag / DR
Une du journal Nagaravatta, samedi 6 février 1937 — le journal fondé par Son Ngoc Thanh et Pach Chhoeun en 1936. © Cambodge Mag / DR

Premier passage au pouvoir : cent jours à la tête du Cambodge

Après les manifestations anti-françaises de juillet 1942 — la « révolte des ombrelles », déclenchée par l'arrestation de Hem Chieu — Thanh échappe de justesse à l'arrestation et fuit vers le Japon, où il passe les trois années suivantes, y compris une formation politique à l'École de la Grande Asie orientale à Tokyo. Il ne revient au Cambodge qu'en mars 1945, lorsque les Japonais poussent Sihanouk à proclamer l'indépendance du pays face à une administration française fraîchement neutralisée par un coup de force militaire nippon.

Thanh devient d'abord ministre des Affaires étrangères, puis, à la capitulation japonaise en août 1945, il se proclame lui-même Premier ministre. Son gouvernement ne tiendra que deux mois : dès le retour des Français en octobre 1945, il est arrêté et exilé, d'abord à Saïgon, puis en France. Nombre de ses partisans rejoignent alors le mouvement de résistance Khmer Issarak pour continuer le combat contre la puissance coloniale sans lui.

Retour, maquis, et rupture définitive avec Sihanouk

Autorisé à rentrer au Cambodge en 1951, Thanh est accueilli avec un enthousiasme populaire certain. Il refuse pourtant un poste ministériel, se rapproche de plusieurs chefs Issarak et lance un nouveau journal, Khmer Kraok, aussitôt interdit pour appel à la révolte contre l'administration française. En 1952, accompagné de son lieutenant Ea Sichau, il disparaît dans les forêts de la région de Siem Reap pour y organiser sa propre résistance armée — un geste qui l'éloigne définitivement des cercles institutionnels cambodgiens.

Le mouvement Issarak, très hétérogène, se fracture alors entre plusieurs tendances : le Comité de libération nationale khmer que Thanh tente de fédérer autour de lui, le Front Issarak Uni ouvertement communiste, et une mosaïque de chefs de guerre régionaux. Thanh échoue à unifier durablement ce paysage. Progressivement marginalisé par l'aile gauche du mouvement, il reçoit à partir de 1954 des propositions de collaboration de la CIA américaine, qui financera une grande partie de ses activités dans les décennies suivantes.

Le Khmer Serei, une guérilla anti-Sihanouk sous influence américaine

Après la fin de la première guerre d'Indochine en 1954, Thanh installe sa base près de Siem Reap et organise le Khmer Serei (« Khmers libres »), une milice recrutée en grande partie parmi les Khmers krom, avec un objectif clair : renverser Norodom Sihanouk, devenu à ses yeux l'incarnation de tout ce qu'il combat. Dans son « Manifeste » de 1959, il accuse même le prince de laisser le Vietnam du Nord communiser le Cambodge par la bande. Basé dans les zones frontalières entre la Thaïlande et le Vietnam du Sud, le Khmer Serei mène surtout une guerre des ondes — des émissions radio clandestines hostiles à Sihanouk — sans jamais parvenir à un véritable rapport de force militaire, malgré son rôle évoqué dans plusieurs complots de coup d'État, dont le tristement célèbre « complot de Bangkok ».

1970-1972 : de nouveau au pouvoir, brièvement

Le renversement de Sihanouk par l'armée et Lon Nol en 1970 rebat les cartes. Thanh est invité à rejoindre le nouveau régime de la République khmère, d'abord comme conseiller du chef de l'État par intérim Cheng Heng, mettant ses troupes du Khmer Serei au service du nouveau pouvoir. Le gouvernement anticommuniste de Lon Nol revendique alors une partie du delta du Mékong sur le Vietnam du Sud — une position qui satisfait pleinement les revendications historiques des organisations khmères krom, mais complique les relations avec Saïgon, pourtant allié anticommuniste.

En mars 1972, Thanh accède une seconde fois au poste de Premier ministre, succédant à Sisowath Sirik Matak. Ce second mandat ne dure, lui non plus, que quelques mois : visé par un attentat à la bombe — que plusieurs sources attribuent à Lon Non, le propre frère de Lon Nol — il est démis par Lon Nol dès octobre 1972 et choisit de s'exiler au Vietnam du Sud.

Une mort en détention, loin des projecteurs

La suite de son parcours se joue à l'écart du Cambodge. Après la chute de Saïgon en avril 1975, Thanh est arrêté par les forces vietcong. Il meurt en détention, de maladie, le 8 août 1977, à la prison de Chi Hoa à Hô-Chi-Minh-Ville — un an après la mort de Hem Chieu, moine défroqué dont l'arrestation avait pourtant, trente-cinq ans plus tôt, déclenché la première grande mobilisation anticoloniale à laquelle Thanh lui-même avait pris part.

Pourquoi cette figure résiste à toute célébration simple

Contrairement à Hem Chieu, Son Ngoc Thanh ne se prête pas à un récit univoque de résistance pacifique. Son admiration précoce pour le modèle japonais, son alliance stratégique avec la CIA, sa guérilla dirigée contre un chef d'État cambodgien plutôt que contre une puissance coloniale étrangère : chacun de ces éléments a nourri, de son vivant comme après sa mort, des lectures radicalement opposées de son rôle historique. Pour certains Khmers krom et une partie de la diaspora anticommuniste, il reste une figure de résistance nationale intransigeante. Pour d'autres historiens, il incarne davantage les impasses d'un nationalisme khmer instrumentalisé tour à tour par Tokyo puis par Washington. Cette ambivalence, documentée notamment par l'historien Ben Kiernan et plus récemment par Matthew Jagel dans Khmer Nationalist: Sơn Ngọc Thành, the CIA, and the Transformation of Cambodia (2023), est précisément ce qui rend son parcours incontournable pour comprendre le siècle politique cambodgien — à condition de le raconter sans en gommer les zones grises.

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