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Ancre 1

Indochine & Histoire : L'homme qui disparut dans la jungle khmère

Il entra dans la forêt cambodgienne avec deux éléphants, un interprète et des théories sur le caoutchouc. Il en ressortit huit jours plus tard, sans chemise ni souliers, hâve et dépenaillé, à bout de forces — après avoir marché deux cents kilomètres sans manger.

1859 — 1939
Adolphe Combanaire
Adolphe Combanaire 1859 — 1939

Né à Châteauroux dans une famille d'aubergistes, il mourut dans la même ville quatre-vingts ans plus tard, après avoir traversé Bornéo, exploré les forêts du Cambodge, perdu un bras dans les tranchées de la Grande Guerre, et refusé un poste de gouverneur colonial par mépris de la bureaucratie. Portrait d'un aventurier sans institution, aujourd'hui presque entièrement oublié.

Le fils de l'aubergiste

La vie d'Adolphe Combanaire commence dans l'odeur de graisse et de sciure de l'Hostellerie du Chêne-Vert, place La Fayette à Châteauroux, que tiennent ses parents Eugène et Julie. Petit commerce solide, famille modeste, avenir tracé. Le fils reprendra l'auberge, ou fera quelque chose d'aussi raisonnable.

Mais Adolphe est de ces enfants à qui l'horizon semble toujours trop proche. Ses parents l'expédient à Londres pour y apprendre l'anglais — une idée avant-gardiste pour la France des années 1870. Il y reste juste assez longtemps pour s'ennuyer, puis saute dans un bateau pour New York, où il décroche un brevet d'ingénieur électricien avec la désinvolture d'un homme qui absorbe les compétences comme d'autres collectionnent des timbres.

Revenu en France pour son service militaire — cinq ans, obligatoires — il sauve deux personnes d'un incendie à Paris en passant, presque par distraction. Se porte ensuite volontaire pour la guerre du Tonkin. Ce n'est pas l'héroïsme qui le guide. C'est l'impossibilité physique de rester en place.

« Doté de tous les défauts de l'humanité, à l'exception de la peur. »

SINGAPOUR · 1891

La résine qui change tout

À la fin du XIXe siècle, la gutta-percha est la matière la plus précieuse du monde industriel — une résine naturelle extraite d'arbres de la péninsule malaise, irremplaçable pour l'isolation des câbles télégraphiques sous-marins qui relient désormais les empires. Pas de gutta-percha, pas de communications transocéaniques. L'équation est simple. Les fortunes se font sur cette résine laiteuse.

Combanaire comprend immédiatement. Et en mai 1891, il part. Il a 31 ans. Il ne reviendra en France que par intermittences pendant plus de vingt ans, dans « un périmètre de cinq cents lieues autour de Singapour ». Les îles indonésiennes, la péninsule malaise, les côtes du Siam, le sud de la Birmanie — il sillonne tout cela avec la méthodologie d'un ingénieur et l'appétit d'un flibustier.

Il traverse Bornéo en 1899, seul — ou presque, avec une dizaine de porteurs — de Kuching jusqu'au fleuve Pembuang, au pays des Dayaks que la presse parisienne appelle « les coupeurs de têtes ». Son récit, publié en feuilleton dans le Journal des Voyages en 1902-1903, fait de lui une célébrité nationale du soir au lendemain.

Journal des Voyages, n° 319, 11 janvier 1903. En une : « Au pays des coupeurs de têtes, à travers Bornéo, par A. Combanaire. » — « En un instant j'ai mon revolver en main : un pas, et je le tue ! »
Journal des Voyages, n° 319, 11 janvier 1903. En une : « Au pays des coupeurs de têtes, à travers Bornéo, par A. Combanaire. » — « En un instant j'ai mon revolver en main : un pas, et je le tue ! »

Il exploite tour à tour du guano de chauve-souris dans le golfe de Siam, des nids d'hirondelles, du cuivre, de l'or, des huîtres perlières. Il rapporte clandestinement des Indes néerlandaises des graines d'hévéa qui serviront à lancer les premières plantations de caoutchouc d'Indochine française. Puis la télégraphie sans fil rend la gutta-percha obsolète, et le voilà sur la paille.

Cambodge · Juillet 1905 - Dans la grande forêt

Il débarque à Saïgon avec des idées et peu d'argent. Il remarque que le Cambodge produit des quantités dérisoires de caoutchouc naturel, alors que ses forêts regorgent de lianes d'excellente qualité, jamais exploitées, qui courent sur les arbres comme des serpents endormis. Il décide d'aller voir ça de plus près. Il remonte le Mékong jusqu'à Kratié — dernier poste français avant l'intérieur inconnu — où le résident local lui fournit deux éléphants, leurs cornacs, et un interprète.

Une soirée de chansons et de bouteilles plus tard, le voilà parti dans cet équipage fantaisiste. Au bout de quelques jours, il renvoie les éléphants. Trop lents. Il continue avec des charrettes, puis à pied, s'enfonçant dans ce que les cartes de l'époque désignent comme « territoire inexploré ».

« L'explorateur Combanaire à son arrivée au poste de Kratié. » Photographie colorisée tirée du Journal des Voyages, 1907. Kratié était le dernier avant-poste français avant les territoires inconnus de l'intérieur cambodgien
« L'explorateur Combanaire à son arrivée au poste de Kratié. » Photographie colorisée tirée du Journal des Voyages, 1907. Kratié était le dernier avant-poste français avant les territoires inconnus de l'intérieur cambodgien

La forêt cambodgienne de l'intérieur n'est pas la jungle romantique des gravures du Tour du Monde. C'est une masse végétale étouffante, sans horizon, où la lumière n'arrive au sol qu'en minces filets blanchâtres à travers une canopée haute de quarante mètres. Les lianes forment des rideaux et des pièges. L'air sent l'humus et la pluie vieille. Les tigres y laissent des traces que personne ne suit vraiment.

Quelque part dans ces montagnes, Combanaire se perd. Ce qu'il traverse pendant ces jours tient de l'épuisement absolu : deux cents kilomètres sans nourriture, dans une chaleur moite qui colle les vêtements à la peau. Des traces de tigre suivent les siennes. Ses compagnons partis le chercher reviennent bredouilles.

« Hâve et dépenaillé, sans chemise ni souliers » — huit jours après avoir disparu dans la forêt, il débouche sur une piste. La première personne qu'il rencontre s'enfuit.

Il tombe sur un poste militaire français in extremis.

« Comment pareille chose a-t-elle pu arriver à un homme tel que vous ? » s'étonne le résident local.

Combanaire a survécu grâce à sa forte constitution et à vingt ans d'expérience de survie dans les jungles d'Asie.

LES TRANCHEES · 1914 Le dernier acte

En août 1914, quand la guerre éclate, Combanaire est au Siam, en train d'exploiter du teck. Il rentre. Il s'engage volontairement au 95e régiment d'Infanterie. Il a presque 55 ans. Il y perd son bras droit, broyé par l'artillerie allemande, ce qui lui vaut la Médaille militaire.

Après sa convalescence, on lui propose le poste de gouverneur du Cameroun. Il refuse — par mépris du milieu colonial qu'il a toujours trouvé corrompu et médiocre, et qu'il a attaqué dans un pamphlet intitulé Mensonges et Vautours Coloniaux. L'Indo-Chine en déliquescence.

Il revient à Châteauroux. Il cultive son jardin. Il écrit. Il prépare un ouvrage sur les grands fauves d'Asie qu'il ne finira pas. Il meurt le 22 juillet 1939, célibataire, décoré, oublié.

Dans la forêt cambodgienne entre Kratié et les montagnes de l'Annam, un homme a marché deux cents kilomètres sans manger, à la recherche de lianes à caoutchouc dont il pensait qu'elles rendraient la France riche. Il n'a rien trouvé. Il a failli mourir. Et il est rentré écrire l'histoire.

C'est peut-être suffisant pour mériter qu'on se souvienne de lui.

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