Cambodge : « Une petite maison au milieu des rizières », Clara Neumann, entre engagement et lâcher-prise
- La Rédaction

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Venue du Pays basque, passée par le Sénégal et les Philippines, Clara Neumann a trouvé au Cambodge bien plus qu’un simple détour : un rythme, une respiration, et peut-être une raison de s’arrêter.

Elle s’appelle Clara Neumann — un prénom lumineux, un nom aux consonances alsaciennes — et son parcours ressemble à ces cartes du monde gribouillées au dos d’une enveloppe, pleines de flèches et de retours en arrière. Éducatrice spécialisée de formation, professeure de français par adoption, randonneuse et coureuse à ses heures perdues, elle a 30 ans et une manière bien à elle d’habiter le monde : légèrement, mais avec conviction. Rencontre à Kep, autour d’une tasse, le regard tourné vers les collines.
Vous venez du Pays basque français — comment devient-on éducatrice spécialisée ?
Au départ, je voulais faire du droit. J’avais envie de défendre les gens qui devaient l’être. Mais les études me semblaient trop longues, trop théoriques. C’est comme ça que j’ai découvert le métier d’éducateur spécialisé : un travail d’accompagnement, sur le terrain, avec des personnes en situation d’instabilité — des enfants confiés par le juge, des adultes en situation de handicap, des gens qui cherchent à se réinsérer. C’est concret, c’est humain, et ça demande un mental solide et une vie équilibrée à côté. Je l’ai appris assez vite.
Après Bordeaux, vous partez au Sénégal, puis aux Philippines. Qu’est-ce qui pousse à quitter son pays comme ça ?
L’envie de voir autre chose, simplement. Au Sénégal, j’ai enseigné le français dans une école maternelle à Dakar pendant deux ans et demi. Ensuite, les Philippines, deux ans encore dans une maternelle. On finit par avoir un pied en Asie presque sans s’en rendre compte. Quand l’opportunité s’est présentée de venir au Cambodge, c’était une évidence.
Et le Cambodge ? C’était comment, les premiers jours ?
Formidable, vraiment. Mon premier contact a d’ailleurs été un peu improbable : j’avais participé au marathon d’Angkor, qui a été reporté à cause des tensions à la frontière avec la Thaïlande. Il y a eu une solidarité magnifique entre les participants et les bénévoles — ils ont fait en sorte que la course se tienne quand même. À Phnom Penh ensuite, je me suis sentie bien accueillie immédiatement. Les gens ont un sourire communicatif, l’art de mettre à l’aise. Et puis ces monastères dans la ville, ces odeurs d’encens… ça donne un rythme plus calme, même pour une capitale.
Vous avez voyagé dans plusieurs provinces. Qu’est-ce qui vous a le plus marquée ?
Angkor bien sûr, inévitable et bouleversant. Mais ce qui m’a vraiment touchée, c’est le mont Oral, le plus haut sommet du Cambodge — j’y suis montée avec des amies, on a dormi sous la tente, c’était une expérience brute, physique, magnifique. J’ai aussi adoré le projet Elephant Valley du côté de Mondulkiri, très nature, avec de belles randonnées. Et les îles de Koh Rong… l’eau turquoise, le sable beige, encore un peu sauvage. C’est paradisiaque.
Et Kep ? Comment êtes-vous arrivée ici ?
Je me suis offert pour mes 30 ans une retraite de yoga au Kep West Wellness Centre, cinq jours avec Lana comme professeure. Un yoga régénérant, très dans l’introspection. Je séjournais à Knai Bang Chatt — c’était un package magnifique. La nourriture, le cadre, l’équipe… j’avais besoin de ça. Il y avait eu ma démission de l’école, pour des raisons à la fois professionnelles et personnelles, et j’avais besoin de me reconnecter à moi-même.

Et vous n’êtes pas repartie…
Pendant cette retraite, je suis allée faire une balade à vélo avec ma professeure de yoga. On a rencontré un moine dans une pagode — le Wat Phnom Pon — qui cherchait une professeure d’anglais pour les moines. Bénévolat, sans financement. C’est Madame Dupuis, qui soutient généreusement cette pagode, qui a eu la gentillesse de me proposer un logement : une petite maison au milieu des rizières. J’ai pris le temps de m’organiser, de quitter mon appartement à Phnom Penh, de vendre mes affaires. Et me voilà.
Comment se passent ces cours à la pagode ?
Au début, ils étaient quarante pour deux heures de classe — c’était difficile de créer de vraies conversations dans ces conditions. J’ai réorganisé en deux groupes d’une vingtaine. Ils sont curieux, investis. Ce n’est pas facile pour eux, l’anglais, c’est un autre alphabet, d’autres sons. Moi j’essaie de traduire quelques mots en khmer pour accompagner — ça les fait bien rire quand je me hasarde à prononcer. Mais au moins, tout le monde participe. C’est ça l’essentiel.
Et en dehors de ces cours, comment se passe votre vie à Kep ?
Je reprends le yoga le matin avec Lana. Je cours — j’adore le running. Je me baigne, je lis, j’écris. Je pense aussi me former au massage khmer. C’est une vie simple, rythmée, qui me ressemble.
Ce qui vous plaît le plus au Cambodge ? Et le moins ?
Ce qui me plaît le plus ? La solidarité. Il y a toujours une solution dans ce pays. Je suis tombée en panne de scooter — je n’ai pas eu le temps de demander de l’aide, quelqu’un s’était déjà arrêté. Une remorque, trois dollars, cinq minutes : je rentrais chez moi. C’est ça, le Cambodge. Ce peuple qui a traversé des atrocités et qui tient debout, concentré, avec ce sourire… il y a quelque chose qui me porte vraiment.
Ce qui me plaît le moins ? Les inégalités. Voir des gens chercher à manger dans les poubelles le soir, à Phnom Penh — on finit par s’y habituer, et c’est justement ça le plus triste.
Clara Neumann rentre en France en août, direction Marseille et ses amis qui l’y attendent. Elle repart avec, dans les bagages, quelques mots de khmer mal prononcés, beaucoup de kilomètres dans les jambes, et cette certitude tranquille que les meilleures rencontres se font parfois sur un chemin de vélo, entre deux rizières.







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