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Cambodge & Livre : Quand l'art refuse l'oubli, Soko Phay et les blessures du génocide cambodgien

Paru aux éditions Naima en mars 2026, « Cambodge, l'art devant l'extrême » est bien plus qu'un essai académique. C'est une traversée intime et rigoureuse de cinquante ans de création face à l'innommable.

Livre : Quand l'art refuse l'oubli, Soko Phay et les blessures du génocide cambodgien

Un monde englouti

Avril 1975. Les Khmers rouges entrent dans Phnom Penh. Ce qu'ils entreprennent alors ne se limite pas à l'extermination des hommes : c'est un monde entier qu'ils cherchent à effacer — ses rites, ses images, ses archives, jusqu'au souvenir qu'il ait jamais existé. Environ deux millions de personnes, soit près du quart de la population cambodgienne, périront entre 1975 et 1979, à la suite de déportations, de meurtres de masse et de famines. Mais Soko Phay, professeure en histoire et théorie de l'art à l'université Paris 8, ouvre son essai sur un constat plus insidieux encore : l'absence d'images. Pas seulement l'absence de témoins — l'absence de traces.

C'est à partir de ce vide fondateur que se construit tout le livre, paru en mars 2026 aux éditions Naima, avec une préface de Richard Rechtman, anthropologue et psychiatre directeur d'études à l'EHESS.

« Kamtech » : réduire en poussière

Le premier chapitre s'ouvre sur un mot khmer : kamtech. Ses racines signifient « détruire », « casser », « réduire » — des termes présents dans l'usage courant bien avant le régime. Sous les Khmers rouges, le mot se charge d'une dimension radicale, cessant de désigner une simple destruction pour devenir un terme technique de l'élimination : « réduire en poussière », « effacer toute trace », jusqu'au nom, au corps et à la mémoire même des individus. Dans ce seul mot tient l'ambition du génocide : non seulement tuer, mais faire en sorte qu'il n'y ait plus personne pour se souvenir qu'on a tué.

C'est précisément contre cet effacement que l'art s'érige. Par ses ressources symboliques, la création permet de dévoiler ce qui a été dérobé au regard, tout en assurant le travail de transmission des événements non inscrits dans l'histoire officielle. Reconstituer des images n'est alors pas seulement un geste artistique — c'est une condition de possibilité pour que la parole des survivants puisse enfin s'exprimer.

Deux générations face à l'horreur

Soko Phay n'est pas une observatrice extérieure. Elle fait partie de la diaspora cambodgienne qui a échappé aux Khmers rouges en arrivant toute jeune comme réfugiée politique en 1976. Victime, témoin, puis chercheuse : cette triple position traverse l'ensemble de l'ouvrage et lui confère une gravité particulière, à la lisière du personnel et de l'analytique.

Le dialogue intergénérationnel, porté par les paroles rares de ses parents aujourd'hui retournés vivre au Cambodge, confère à l'ensemble une profondeur singulière. C'est à partir de cette mémoire familiale que s'articule la rencontre avec les œuvres — celles d'une première génération d'artistes survivants, et celles d'une seconde génération qui n'a pas vécu les faits mais en a hérité le poids. Rithy Panh, Vann Nath, Séra, Svay Sareth, puis Davy Chou, Vandy Rattana, Guillaume Suon ou Jenny Teng n'ont eu de cesse de faire œuvre de mémoire pour s'élever contre le déni et l'effacement des morts sans sépulture.

Entre ces deux corpus, les différences ne sont pas seulement stylistiques — elles concernent le rapport fondamental à l'événement : témoigner de ce qu'on a vécu ou restituer ce qu'on a hérité sans l'avoir vu. Deux postures que Soko Phay analyse à travers la notion de « postmémoire », empruntée à la théoricienne américaine Marianne Hirsch, pour montrer comment le génocide continue de se transmettre sur plusieurs générations.

Une construction à plusieurs voix

Le livre lui-même est pensé comme une partition. Il superpose plusieurs niveaux de lecture : récits intimes au premier plan, œuvres et entretiens au second, analyses historiques et références littéraires en arrière-plan. Cette architecture maîtrisée porte une écriture ample et nuancée qui restitue avec force la complexité d'un monde brisé, où la création apparaît comme un geste de résistance autant que de reconstruction.

Loin des cadres strictement académiques, Soko Phay privilégie une approche incarnée, fondée sur l'enquête de terrain : revisiter les lieux du drame, recueillir des témoignages, croiser analyse esthétique et matériau documentaire. On pense à Rithy Panh, dont le travail traverse l'ouvrage comme un fil rouge — lui qui avait posé, dans L'Élimination (Grasset, 2011), les fondations d'une réflexion sur cette même obsession d'effacement. Soko Phay prolonge et élargit cette pensée à l'ensemble du champ artistique cambodgien contemporain.

Une mémoire encore à vif

Cette ambition — embrasser à la fois l'intime, l'esthétique et l'histoire — expose parfois l'ouvrage au risque de dispersion, tant la richesse des matériaux tend à diluer ponctuellement la ligne démonstrative. Mais c'est aussi le prix d'une pensée en mouvement, qui refuse les cadres trop étroits pour mieux saisir les fractures d'une mémoire encore à vif.

Cinquante ans après avril 1975, la question que pose ce livre reste d'une brûlante actualité : comment une société peut-elle se reconstruire lorsqu'on a voulu lui dérober jusqu'à ses images ? La réponse de Soko Phay est sans ambiguïté, et elle passe par l'art. Non comme consolation ou euphémisation du réel, mais comme nécessité — la seule façon de rendre à des morts sans sépulture une existence dans la mémoire collective.

Dans cet équilibre entre profusion et exigence, le livre s'impose comme une contribution précieuse, à la fois sensible et rigoureuse, à la compréhension des héritages du génocide cambodgien. Un livre qui s'adresse autant aux spécialistes qu'aux lecteurs que le Cambodge touche de loin — et qui repartent, cette fois, avec quelque chose d'irréversible dans le regard.

« Cambodge, l'art devant l'extrême », Soko Phay, éditions Naima, mars 2026, 400 pages. Préface de Richard Rechtman.

1 commentaire

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Moto X3m
il y a 20 heures
Noté 5 étoiles sur 5.

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