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Suzanne Karpelès, la Française qui a rendu au Cambodge la clé de ses propres textes

Indianiste formée à la dure école du pali, du sanskrit et du tibétain, Suzanne Karpelès (1890-1968) a passé l'essentiel de sa vie à sauver, classer et faire revivre les manuscrits khmers. Première conservatrice de la Bibliothèque royale de Phnom Penh en 1925, fondatrice de l'Institut bouddhique cinq ans plus tard, elle a formé deux futurs patriarches suprêmes du Cambodge et offert au pays un outil de pensée qui, sans qu'elle l'ait cherché, deviendra l'un des foyers discrets du réveil national.

Suzanne Karpelès en 1920, autochrome d'Auguste Léon (Archives de la Planète, musée Albert-Kahn) — photo restaurée
Suzanne Karpelès en 1920, autochrome d'Auguste Léon (Archives de la Planète, musée Albert-Kahn) — photo restaurée

Une enfance entre trois mondes

Née à Paris en 1890 dans une famille juive d'origine hongroise, fille d'un négociant en indigo qui fait commerce avec l'Inde, Suzanne Karpelès grandit entre le Lycée Molière à Paris et de longs séjours à Calcutta puis à Pondichéry, où elle accompagne ses parents dès l'enfance. Sa sœur aînée Andrée deviendra une peintre reconnue de l'art indien ; Suzanne, elle, se tourne vers la philologie. À l'École des langues orientales, elle étudie le sanskrit, le pali et le tibétain, et devient en 1917 la première femme à obtenir le diplôme de cette école alors quasi exclusivement masculine — un exploit obtenu sous la direction de maîtres comme Sylvain Lévi, Alfred Foucher et Louis Finot.

Conservatrice du savoir royal

Membre de l'École française d'Extrême-Orient à partir de 1922 — elle en est la première femme titulaire —, Karpelès est d'abord postée à Hanoï avant de s'installer à Phnom Penh en 1925. Le roi du Cambodge vient d'y fonder une Bibliothèque royale ; il lui en confie la direction, faisant d'elle la première conservatrice de l'institution. Sa tâche est immense — collecter, classer, préserver et faire connaître un patrimoine manuscrit dispersé dans les pagodes du pays, souvent rongé par l'humidité et l'oubli. L'accès à ce monde religieux ne va pas de soi : selon les usages du temps, une femme ne pouvait rester seule avec un bonze, et un intermédiaire laïc devait transmettre lettres et manuscrits en son nom. Karpelès gagne peu à peu la confiance des pagodes, jusqu'à s'entendre dire, dans l'une d'elles : « Nous ne vous considérons plus comme une femme » — reconnaissance, à sa façon, du statut singulier qu'elle s'est taillé dans ce monde monastique.

La fondatrice de l'Institut bouddhique

De ce travail de terrain naît une conviction : le Cambodge a besoin d'une institution capable de porter, au-delà de la simple conservation, l'étude et la diffusion du bouddhisme khmer. Karpelès en pose l'idée dès 1929 ; l'Institut bouddhique du Cambodge voit le jour le 25 janvier 1930, fondé conjointement avec le Laos — elle y ouvrira aussi des antennes à Vientiane et à Luang Prabang —, et elle en assure le secrétariat général pendant plus d'une décennie, jusqu'à sa suspension en 1941. Sous son impulsion, l'Institut publie la première revue bouddhique du pays, organise une bibliothèque itinérante, fait imprimer et distribuer des textes sacrés traduits en khmer vulgaire via une maison d'édition qu'elle crée à cet effet, et diffuse des programmes sur le bouddhisme à la radio d'État. C'est également l'Institut, sous sa direction, qui lance la commission chargée de composer le grand dictionnaire khmer unilingue — un chantier de plusieurs décennies confié aux moines réformistes qu'elle a formés, et dont le nom restera attaché à celui de Chuon Nath.

Le maître des deux futurs patriarches

Le legs le plus durable de Karpelès tient peut-être moins aux manuscrits qu'aux hommes qu'elle a formés. À l'École supérieure de Pali comme à l'Institut, elle travaille au quotidien avec un cercle de jeunes moines réformistes — Chuon Nath, Huot Tath, Um Sur, Lvi Em — engagés dans la modernisation du bouddhisme khmer, entre traduction critique des textes pali et lutte contre les pratiques jugées superstitieuses. Selon l'École française d'Extrême-Orient elle-même, Karpelès « exerça une influence considérable sur la formation intellectuelle » de deux futurs patriarches suprêmes du Cambodge : le vénérable Chuon Nath (en fonction de 1948 à 1969) et le vénérable Huot Tath (1969-1975). Or ce sont précisément ces figures, iconisées aujourd'hui dans les pagodes du pays, qui deviendront dans les années 1940 des références du mouvement nationaliste khmer.

Un foyer inattendu du réveil national

L'Institut bouddhique n'est pas qu'un centre d'érudition : il devient, au fil des années 1930, un lieu de rencontre pour une génération d'écrivains, de poètes et d'intellectuels khmers. En redonnant au Cambodge la maîtrise de ses propres textes religieux — jusque-là largement lus à travers le prisme siamois —, Karpelès contribue, sans en avoir l'intention première, à affirmer une identité culturelle khmère distincte. Plusieurs figures qui fréquentent l'Institut à cette époque deviendront des acteurs du mouvement national des années 1940, faisant de cette maison du savoir religieux l'un des berceaux discrets de l'idée d'un Cambodge maître de lui-même.

Une vie de rupture et de fidélité

L'histoire de Karpelès bascule en 1940-1941 : juive, elle fait partie des quinze fonctionnaires juifs du Cambodge démis de leurs fonctions par l'administration coloniale acquise au régime de Vichy, officiellement mise à la retraite d'office ; l'administration française la remplace à l'Institut par Pierre Dupont. Elle n'est réintégrée qu'en 1946, à la fin de la guerre. Elle continue ensuite ses missions pour l'École française d'Extrême-Orient et fonde à Paris l'Association des amis de l'Orient au musée Guimet, avant de se retirer en 1955 à l'ashram de Sri Aurobindo, près de Pondichéry, où elle enseigne la langue et la littérature françaises jusqu'à sa mort, en 1968 — bouclant ainsi, à sa manière, la boucle entre les mondes qui avaient façonné son enfance.

Suzanne Karpelès dans les dernières années de sa vie — source : Angkor Database
Suzanne Karpelès dans les dernières années de sa vie — source : Angkor Database

Un héritage dispersé, mais bien vivant

En 1955, en quittant l'Asie, Karpelès confie une grande partie de sa bibliothèque personnelle à l'indianiste Paul Mus. Ce fonds — manuscrits khmers et pali, premiers imprimés bouddhiques cambodgiens des années 1920-1930, exemplaires dédicacés par les moines réformistes qu'elle a côtoyés — rejoindra après bien des détours la Bibliothèque du Congrès à Washington, où il est aujourd'hui conservé au sein de la Southeast Asian Rare Book Collection.

Des enregistrements de chants cambodgiens qu'elle avait rapportés sont, eux, conservés au musée de l'Homme à Paris. Un siècle plus tard, la Bibliothèque nationale du Cambodge et l'Institut bouddhique, toujours actifs à Phnom Penh, portent encore la marque de cette Française qui n'a jamais cherché à s'imposer comme héroïne nationale, mais qui a redonné aux Khmers les clés de leurs propres textes. C'est peut-être cela, le plus durable des héritages : avoir su s'effacer derrière l'outil qu'elle avait construit.

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