Christine Phung, styliste franco-cambodgienne : le nom d'un voisin, une griffe parisienne
Elle est née à Levallois-Perret d'un père cambodgien et d'une mère française. Son nom de famille n'est pas celui de sa lignée : son père l'a pris pour échapper aux Khmers rouges. Lauréate de l'ANDAM en 2013, ancienne directrice de la création de Léonard, Christine Phung dirige aujourd'hui sa propre marque tout en travaillant pour Aigle. Retour sur un parcours où le Cambodge est arrivé tard, mais s'est installé.

Un nom emprunté à un voisin mort
Dans la famille de Christine Phung, tout le monde s'appelle Trinh. Sauf elle. Ce détail d'état civil résume l'histoire de son père.
Sous les Khmers rouges, le fils aîné de la fratrie, âgé de dix-huit ans, risquait l'enrôlement et l'interdiction de quitter le pays. Le père de Christine, cadet de trois garçons, lui a donné ses papiers et son identité. Lui-même s'est retrouvé sans nom. Il a pris celui d'un voisin décédé, d'origine vietnamienne : Phung. Il a ensuite gagné Macao, pendant que le reste de la famille commençait à rejoindre la France.
Christine Phung a su très jeune que son nom n'était pas le « vrai ». Elle raconte que Phung est un patronyme banal, presque vide de sens, et que cela l'a aidée à se démarquer de son propre nom. Elle rappelle aussi que le mot renvoie au phénix. L'image lui plaît. Son prénom cambodgien, dit-elle, est Mei Ling.
Une enfance sans le Cambodge
Elle a grandi chez sa mère, en région parisienne, et voyait son père de temps en temps. Il n'a pas été, dit-elle, un passeur de culture. L'histoire familiale l'avait fragilisé. Sa grand-mère interdisait à la famille de retourner au Cambodge, tant les Khmers rouges la terrorisaient. Personne n'y avait remis les pieds depuis 1975.
Le retour à Phnom Penh, à trente ans
C'est Christine qui a rouvert la porte, vers l'âge de trente ans. À Phnom Penh l'attendaient des cousins et un oncle, le Dr Ka Sunbaunat, psychiatre et professeur à la faculté de médecine. Il a participé au procès des Khmers rouges et monté un service de santé mentale accueillant à la fois des enfants de victimes et des enfants de bourreaux, où se croisent médecine occidentale et soins asiatiques.
Il lui a donné les repères qu'elle n'avait pas. Il lui a même proposé de l'adopter, comme le faisaient des familles après le génocide pour recueillir des enfants sans parents. Elle a appelé son père. Il a accepté.
Cet oncle lui a aussi cédé une chambre pour en faire un atelier de couture. Christine Phung dit de ce voyage qu'il a été la naissance de sa marque. Elle retourne depuis chaque année à Phnom Penh, et le reste de la famille a suivi son chemin.
Duperré, l'IFM et huit ans d'apprentissage
Sa formation suit un parcours classique de la mode française. Après les Beaux-Arts de Rueil-Malmaison, elle entre à l'École d'art appliqué Duperré, où elle est diplômée en 2001, puis à l'Institut français de la mode (IFM), en 2002. Elle passe par des stages chez Jean-Paul Gaultier, Sonia Rykiel et Kenzo.
Elle travaille ensuite chez Christophe Lemaire, See by Chloé, Vanessa Bruno et Baby Dior. Côté sportswear, elle signe des pièces pour Lacoste, Rossignol et Veja, la marque de baskets éthiques.
Elle voulait sa propre marque très tôt, mais les cours de l'IFM lui ont montré ce que cela coûtait. Elle a donc attendu huit ans, économisé et construit un réseau de photographes, d'architectes et de sourceurs de tissus. Elle s'est lancée à 32 ans. Sa formule : « Jump off the cliff and build your wings on the way down. »
Gagner des concours pour financer une collection
Sa méthode de lancement tient en un mot : concours. Elle explique qu'une jeune créatrice doit être connue de la presse et que la presse suit les lauréats. Les dotations financent aussi les collections. Elle a appris à repérer le souhait non dit de chaque jury, à lire un concours comme un client.
Cela a marché. En 2011, elle reçoit le Grand Prix de la Création de la Ville de Paris, catégorie mode confirmée. La même année, elle est finaliste des MANGO Fashion Awards (2011-2012), et raconte y avoir gagné 10 000 euros. La Ville de Paris l'installe deux ans aux Ateliers de Paris, la couveuse d'entreprises du secteur.
Sa première collection est présentée en 2012. Elle est produite à 75 % en France, le reste au Cambodge. En 2013, elle remporte le prix ANDAM de la première collection, souvent comparé à un Oscar de la mode. Ils n'étaient plus que trois créateurs en lice. Elle raconte avoir fait du yoga tous les jours pendant un mois avant le jury.
Elle défile aux Fashion Weeks de Paris pendant quatre saisons, puis décide en septembre 2015 de ne plus le faire. La même année, elle décroche le premier prix « Aubusson aime la mode », avec la Cité internationale de la tapisserie (15 000 euros). En 2018, le Prix du talent de l'élégance, au concours Talents du Luxe et de la Création.
Imprimés, plissés, sportswear couture
Sa signature est graphique. Elle dit partir d'une histoire, puis chercher les matières et les volumes. Sa toute première collection racontait une fille tombée au fond d'une mine de diamants rouges : patchworks, lumière qui se diffracte. Une autre s'inspirait de la lave et des volcans, avec des sourcils peints en orange pour aller avec les lunettes des mannequins.
Elle revient sans cesse aux imprimés et aux plissés. Selon elle, le plissé brouille le motif : le même dessin, posé sur un tissu lisse puis plissé, ne dit pas la même chose. Elle a aussi travaillé avec des artistes, dont Philippe Decrauzat pour le printemps-été 2016 et Thomas Mercier, lauréat du prix Marcel Duchamp 2003, pour l'hiver 2017.
Elle habille, dit-elle, des « exploratrices », des femmes contemporaines qui ne vivent pas dans la nostalgie du vintage. Son mélange de couture et de sportswear est devenu sa ligne.
Léonard : quatre ans et demi à la tête de la création
Fin 2015, la maison Léonard, fondée en 1958 et spécialiste des imprimés, cherche une directrice artistique. Christine Phung est recommandée par une responsable de la Fédération de la couture, pour son travail sur le pli, la couleur, le print et la soie. Elle prend son poste en 2016, tout en gardant sa marque, et signe aussi une capsule pour Georges Rech.
Son premier défilé pour Léonard a lieu le 3 octobre 2016 au Grand Palais. Elle a imaginé une femme qui va à un cocktail dans la jungle et s'y perd. Les imprimés maison sont là, mais éclatés, presque abstraits, et la presse professionnelle salue une collection pleine d'énergie. Elle quitte Léonard en 2020, après plus de quatre ans.
Elle a ensuite été directrice artistique image chez Princesse Tam Tam pendant deux ans.
Une mode « arty et durable »
Depuis octobre 2022, elle dirige les collections et l'image de La Française, marque de maille fabriquée en France, dont les ateliers se trouvent en Normandie. En 2023, elle relance sa propre marque avec des éditions limitées en coton bio, fabriquées en France et imprimées selon les certifications Ecocert. On y trouve des chemises genderless, une robe cintrée, un paréo-foulard. Elle parle d'une mode qui doit concilier des pôles opposés.
Elle enseigne à l'IFM, ce qui contribue à financer sa marque.
Aigle depuis octobre 2025
Elle a rejoint Aigle en octobre 2025. Son profil professionnel la présente comme directrice artistique de la marque, et une source spécialisée mentionne une capsule de pièces pour femmes dessinée pour elle. Elle poursuit en parallèle sa marque de Paris.
Repères
• 11 octobre 1978 : naissance à Levallois-Perret
• 2001 : diplôme de l'École Duperré
• 2002 : IFM
• 2011 : lancement de sa marque, Grand Prix de la Création de la Ville de Paris
• 2013 : prix ANDAM de la première collection
• 2015 : prix Aubusson aime la mode
• 2016-2020 : direction artistique de Léonard
• 2018 : Prix du talent de l'élégance (Talents du Luxe et de la Création)
• Depuis octobre 2022 : La Française
• Depuis octobre 2025 : Aigle








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