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Hang Nget : La seule fille parmi les « morts » — Une enfance fracassée sous les Khmers rouges

Née en 1958, fille aînée d'une famille de paysans cambodgiens, Hang Nget avait seize ans lorsque les Khmers rouges prirent le pouvoir en avril 1975. En quatre ans, elle perdit son père, quatre frères et presque tout ce qui constituait sa vie. Son témoignage, recueilli en 2010 par TPO Cambodia et conservé dans les archives de DC-Cam à Phnom Penh, est l'un des documents les plus bouleversants de la mémoire du génocide cambodgien.

Hang Nget, survivante des Khmers rouges. Province de Pursat, Cambodge. © DC-Cam / TPO Cambodia
Hang Nget, survivante des Khmers rouges. Province de Pursat, Cambodge. © DC-Cam / TPO Cambodia

Il existe des survivances qui ressemblent à des miracles noirs. Hang Nget est de celles-là. Dans un pays où près de deux millions de personnes périrent entre 1975 et 1979 — soit entre un quart et un tiers de la population totale —, elle traversa les quatre années du régime de Pol Pot comme on traverse un champ de mines : en perdant tout, sauf le souffle. Son histoire n'est pas celle d'une héroïne ou d'une combattante.

C'est celle d'une jeune fille ordinaire, projetée dans l'extraordinaire horreur d'un État qui avait décidé de refaire le monde à partir de zéro, en effaçant les hommes.

Son témoignage fut recueilli le 16 juillet 2010 à Phnom Penh par la conseillère Srea Ratha, dans le cadre du programme de thérapie testimoniale développé par TPO Cambodia. Il fait aujourd'hui partie des archives du Centre de documentation du Cambodge, DC-Cam.

L'enfant chérie d'une famille de riziculteurs

Hang Nget naît en 1958 dans la province de Kandal, au cœur du delta du Mékong. Elle est l'aînée de six enfants — cinq frères viendront après elle —, fille unique dans une fratrie de garçons. Ses parents sont paysans, cultivateurs de riz sur une parcelle trop petite pour nourrir la famille. La pauvreté est la toile de fond ordinaire de son enfance, mais il y a aussi l'amour : sa mère lui enseigne la cuisine, les gestes du foyer.

À dix ans, la maladie manque de l'emporter : une rougeole sévère, et sa mère croit la perdre. Elle survit. C'est la première fois que la mort tourne autour d'elle sans la toucher.

En 1971, la guerre civile qui déchire le Cambodge depuis l'éviction du prince Sihanouk commence à empiéter sur la vie des campagnes. La famille, chassée par le manque de terres et les bombardements, se déplace vers Takmao. C'est là que le père de Hang Nget trouve la mort — tué lors d'un bombardement, sous les yeux de toute la famille. Elle a treize ans.

« Mon corps entier tremblait. Je criais. J'étais submergée par la peur et par la douleur. »

Avril 1975 : la grande déportation

Le 17 avril 1975, les forces des Khmers rouges entrent dans Phnom Penh. En quelques jours, la capitale est vidée de ses habitants. L'Angkar décrète que les villes sont des foyers de corruption bourgeoise. Des millions de Cambodgiens sont mis sur les routes à pied, sous la menace des armes, sans délai, sans explication.

Hang Nget et sa mère rassemblent ce qu'elles peuvent porter — du riz, quelques affaires — et rejoignent le flot humain. Sur la route, elle voit deux soldats fraîchement tués. Le cortège marche de village en village, de Takmao jusqu'à Svay Chrum, avant d'être poussé vers le nord. Cinq camions les conduisent à une gare. Destination inconnue. Ce n'est qu'à l'arrivée que les gardes annoncent : province de Pursat. On les répartit entre des villages vidés de leurs habitants d'origine.

La faim comme arme de gouvernement

Dans les premiers temps, l'Angkar distribue du riz : une demi-boîte par personne, soit trois boîtes par jour pour les six membres de la famille. Deux mois plus tard, la ration est ramenée à deux boîtes, puis parfois rien. La mère fait bouillir de petites quantités de riz avec des racines et des tiges de bananiers. Le régime impose aussi un uniforme : des vêtements noirs uniquement. Plus de couleurs, plus d'identité.

Hang Nget, à seize ans, est affectée à une brigade mobile de jeunes. Elle plante le riz, creuse des canaux d'irrigation sous la chaleur écrasante. Elle n'a le droit de voir sa mère que tous les dix jours.

« Je n'avais pas assez à manger et je devais travailler jusqu'à minuit. La faim était partout, tout le temps. »

1976 : l'année où les frères meurent

L'année 1976 est la plus meurtrière pour la famille Hang. Quatre frères vont périr en l'espace de quelques mois.

Le troisième fils, âgé de dix ans, est pris en train de voler des restes de riz dans la cuisine collective. La punition est publique. On l'allonge face contre terre dans un champ de riz. Une planche en bois est posée dans son dos. Trois soldats adultes se tiennent debout dessus. L'enfant crie. Il appelle sa sœur, appelle sa mère. Hang Nget et sa mère sont là, à quelques mètres. Elles ne peuvent pas bouger.

Plus tard, la mère apprend qu'il a été tué pour avoir volé un morceau de viande. Elle l'a suivi de loin, à cinquante mètres, et a vu comment les gardes l'ont frappé à l'arrière du crâne avec un long bâton avant de le jeter dans un cratère de bombe et de le recouvrir de terre.

« Quand j'ai appris ce qu'on lui avait fait, mon corps s'est mis à trembler. J'ai pleuré seule pendant plusieurs jours. »

Un mois plus tard, le quatrième frère meurt d'une infection non soignée dans un centre de santé. Le cinquième succombe à la « maladie des enflures » — un œdème généralisé faute de soins. Le dernier frère présent dans la coopérative s'éteint d'une infection à la mâchoire. Sur cinq frères, un seul survit à l'ensemble du régime : celui envoyé chez un oncle avant les déportations.

Survivre coûte que coûte : 1977

En 1977, malade et gonflée d'œdèmes, Hang Nget apprend que sa mère est dans la salle des mourants d'un centre de santé. À quatre heures du matin, elle s'échappe clandestinement. Elle traverse la jungle. En chemin, elle croise cinq soldats qui poussent dix hommes en sous-vêtements, mains liées dans le dos. Elle entend depuis la forêt : « Ne me tuez pas ! » Elle continue à marcher.

Elle retrouve sa mère encore en vie. Elle reste une nuit illégalement à ses côtés et lui prépare des fleurs de krasang bouillies. Sa mère mangera. Sa mère survivra.

« Ma mère m'a dit plus tard qu'elle avait survécu grâce aux fleurs de krasang que j'avais cuites pour elle. »

Janvier 1979 : la jungle des cadavres

En janvier 1979, les troupes vietnamiennes renversent le régime. Hang Nget s'enfuit à travers la jungle de Rumlich. Des corps gisent entre les arbres — des adultes, des enfants, morts de faim. Les corps sont décharnés, les os saillants.

« Dans la jungle, j'ai vu beaucoup de morts, même des enfants. Cette image reste dans mon esprit même quand je ferme les yeux. »

Cette vision ne la quittera plus jamais. Des décennies après, au moment de son témoignage en 2010, elle décrit encore les symptômes : peur, tension, palpitations. Pour y faire face, elle marche, elle brûle des bâtons d'encens en priant pour que les morts soient rapidement réincarnés.

Après : reconstruire une vie sur des ruines

En décembre 1979, Hang Nget se marie. Elle aura neuf enfants. En 2001, elle ouvre un petit commerce de num banh chok — des nouilles cambodgiennes — avec son mari. En 2008, il meurt d'une maladie cardiaque alors qu'elle est enceinte de leur neuvième enfant. Elle se retrouve seule avec neuf enfants à charge.

En 2010, quand elle témoigne, ses enfants ont grandi. L'un est moine bouddhiste. Cinq ont migré en Thaïlande pour travailler. Le fardeau s'allège un peu. « Je pense souvent que c'est mon destin. »

Témoignage dédié par Hang Nget à ses proches disparus :

Hang Sim, son père — mort lors d'un bombardement ; Hang Sothoeun, son frère — tué et jeté dans un cratère de bombe ; Hang Sothy, son frère — mort de faim et de maladie non soignée ; Hang Sotktha, son frère — mort de la maladie des enflures ; Hang Sothea, son frère — mort d'une infection non traitée

Note de rédaction

Ce témoignage a été recueilli le 16 juillet 2010 à Phnom Penh par la conseillère TPO Srea Ratha, dans le cadre de la thérapie testimoniale développée par TPO Cambodia. Il est conservé dans les archives de DC-Cam (Documentation Center of Cambodia). Sources : dccam.org · tpocambodia.org

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