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Histoire & Indochine : Albert Sarraut, l'homme qui a dessiné l'Indochine coloniale

Novembre 1911. Un paquebot, l'Armand-Béhic, glisse sur les eaux brunes du fleuve de Saigon et accoste dans la touffeur moite de la saison sèche naissante. À son bord, un homme de trente-neuf ans, avocat de formation, journaliste de tempérament, descend sur le quai pour prendre la tête de l'un des territoires les plus vastes et les plus convoités de l'empire colonial français. Il s'appelle Albert Sarraut.

Albert Sarraut
Albert Sarraut

Deux fois gouverneur général de l'Indochine, deux fois chef du gouvernement français, il reste pourtant l'un de ces noms qui traversent en silence l'histoire du Cambodge, accrochés à une façade Art déco ou à la plaque d'un ancien lycée, sans jamais devenir tout à fait familiers. Voici l'histoire de l'homme qui a voulu réinventer l'Indochine, et de l'empreinte, ambivalente, qu'il a laissée sur le Cambodge.

De Bordeaux aux bancs de la Chambre

Tout commence loin des rizières khmères, sur les quais de la Garonne. Albert-Pierre Sarraut naît à Bordeaux le 28 juillet 1872, dans une famille du Parti radical viscéralement attachée à La Dépêche du Midi, le journal que dirigera son frère aîné Maurice. Docteur en droit, plume avant d'être élu, il apprend le métier de la parole publique dans les colonnes de presse avant de le pratiquer à la tribune : conseiller général de l'Aude en 1901, puis député de Narbonne dès 1902, un siège qu'il occupera sans discontinuer jusqu'en 1924, avant de rejoindre le Sénat. Selon la base de données des députés de l'Assemblée nationale, il connaît son baptême ministériel en 1906 comme sous-secrétaire d'État à l'Intérieur. Cinq ans plus tard, à trente-neuf ans, le voilà propulsé à la tête d'un territoire qu'il ne connaît encore que par les rapports administratifs : l'Indochine française, alors secouée par une grave révolte.

Hanoï, le pouvoir vu depuis un palais colonial

Basé à Hanoï, Sarraut gouverne depuis un immense palais aux allures de préfecture parisienne égarée sous les tropiques, à la tête d'une fédération qui rassemble les actuels Vietnam, Laos et Cambodge. Il exerce deux mandats de gouverneur général, de 1911 à 1914 puis, après un passage sur le front de la Première Guerre mondiale, de 1916-1917 à 1919. Entre-temps, il a troqué le costume de l'administrateur colonial pour l'uniforme du sous-lieutenant d'infanterie, tenant les tranchées du Bois-le-Prêtre puis combattant à Verdun, où il gagne la médaille militaire. De retour en Indochine dans un climat travaillé par la propagande allemande, il parvient, selon l'Assemblée nationale, à mobiliser près de 200 000 hommes venus combattre aux côtés de la France. Historiens et dictionnaires biographiques s'accordent à qualifier son administration de « libérale » pour l'époque : davantage tournée vers l'éducation, l'ouverture mesurée de la fonction publique aux élites locales et un dialogue de façade avec les cultures autochtones, sans jamais desserrer l'étau du contrôle français.

Le rêve d'un empire « mis en valeur »

De retour à Paris, ministre des Colonies de 1920 à 1924, Sarraut couche sur le papier la grande idée qui portera son nom. Dans des discours parlementaires puis dans son ouvrage La Mise en valeur des colonies françaises, publié chez Payot en 1923, il imagine un empire irrigué de routes, de voies ferrées, de ports et de plantations, où chaque colonie deviendrait un rouage de l'économie française plutôt qu'un simple comptoir à exploiter. En échange de leur travail et de leurs matières premières, les populations colonisées recevraient, promet-il, des écoles, des hôpitaux et un accès élargi, quoique toujours contrôlé, aux carrières administratives. Sur le terrain cambodgien, ce « programme Sarraut » se traduit par des ponts, des routes et des lignes de chemin de fer qui dessinent encore aujourd'hui la carte du pays, mais aussi par une intégration plus étroite aux marchés régionaux via la Cochinchine et l'Annam voisins, et par une extraction économique qui n'a, elle, rien d'un cadeau.

Le Cambodge, à l'ombre de Hanoï

Le Cambodge, simple protectorat au sein de l'Union indochinoise, ne pèse guère face à Hanoï : ses budgets, ses programmes scolaires, la carrière de ses fonctionnaires dépendent d'arbitrages pris loin de Phnom Penh. L'historiographie retient surtout Sarraut pour son action au Vietnam, mais sa politique éducative a, par ricochet, nourri l'émergence d'une génération de lettrés et de fonctionnaires khmers formés dans des établissements francophones ou franco-khmers. Ce sont ces hommes, sortis des bancs de l'école coloniale, qui occuperont plus tard des postes clés sous la monarchie khmère, quand d'autres choisiront de retourner contre le pouvoir colonial les outils qu'il leur avait donnés.

Angkor, ou la colonisation en habit de gardien

C'est aussi l'époque où la France se rêve gardienne d'un trésor : celui d'Angkor, dont les tours de pierre, dégagées et restaurées par l'École française d'Extrême-Orient, deviennent la vitrine d'une « mission civilisatrice » soigneusement mise en récit. D'un côté, les temples sont célébrés, photographiés, protégés des broussailles et du pillage. De l'autre, la population khmère doit s'inscrire dans une hiérarchie coloniale pensée à Paris, où la préservation du passé glorieux d'Angkor sert avant tout à légitimer la tutelle du présent.

Deux passages, brefs, au sommet de l'État

Rentré définitivement en métropole, Sarraut atteint enfin le sommet : deux fois président du Conseil, deux fois pour quelques semaines à peine. Son premier gouvernement, du 26 octobre au 24 novembre 1933, s'effondre en un mois sur des questions financières. Le second, du 24 janvier au 4 juin 1936, doit affronter la remilitarisation de la Rhénanie par Hitler, sans que la France, empêtrée dans ses propres contradictions, ne réagisse. Entre deux portefeuilles de l'Intérieur et des Colonies, l'homme qui a gouverné des millions de sujets d'outre-mer reste, dans les couloirs parisiens, davantage moqué que craint : on lui prête ce mot cruel, attribué à Clemenceau, qui ne voyait en lui que « celui qui a un frère intelligent ».

La guerre, la chute, le crépuscule

Ministre de l'Éducation nationale dans le dernier gouvernement de la IIIe République, celui de Paul Reynaud, Sarraut est écarté en juin 1940, vote les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, puis se tient prudemment à l'écart du régime de Vichy. Arrêté par les Allemands en 1944 et déporté, il n'est libéré qu'en 1945 : la même année, il apprend que son frère Maurice a été assassiné par la Milice deux ans plus tôt, sans qu'ils aient pu se revoir. Après-guerre, l'ancien bâtisseur d'empire préside encore, en 1950 à Pau, une conférence entre la France et les États associés d'Indochine, avant de devenir, en 1951, président de l'Assemblée de l'Union française, fonction largement honorifique qu'il conservera jusqu'à l'avènement de la Ve République. Il s'éteint à Paris le 26 novembre 1962, à quatre-vingt-dix ans, ayant vu de ses propres yeux l'empire qu'il avait rêvé « mis en valeur » basculer dans sa crise terminale, des rizières d'Indochine aux djebels d'Algérie.

Ce qu'il reste de Sarraut

Les historiens continuent de décrire Albert Sarraut comme un colonial « réformiste », par contraste avec des contemporains plus ouvertement autoritaires : un homme de discours sur le partenariat, l'éducation et la promotion des élites locales, dans un vocabulaire qui se voulait, en son temps, éclairé. Mais gratter le vernis du récit ne change rien à l'architecture qu'il a laissée derrière lui : un système où le développement rime avec extraction, où l'école forme des élites sous surveillance, où la préservation du patrimoine sert la légitimité du colonisateur. Pour qui s'intéresse à l'histoire du Cambodge, retenir le nom de Sarraut, ce n'est pas honorer une note de bas de page poussiéreuse : c'est comprendre comment s'est institutionnalisée l'Union indochinoise, comment une partie des élites et des bureaucrates khmers est sortie du moule scolaire colonial, et comment les routes, les ponts et les logiques économiques hérités de son « programme » continuent, aujourd'hui encore, de dessiner la géographie de la région.

Sources

Assemblée nationale, base de données des députés français depuis 1789, notice « Albert Sarraut » ; Encyclopædia Universalis, notice « Albert Sarraut » ; Larousse, notice biographique « Albert Sarraut » ; Agathe Larcher-Gotscha, « L'Indochine à l'époque d'Albert Sarraut », revue Outre-Mers, Persée, 2012 ; Académie des sciences d'outre-mer, notice « Sarraut Albert » ; Archives départementales de l'Aude, fonds Albert Sarraut (9 PA).

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