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Ancre 1

Chronique & Humour : Bernard, roi du tabouret au Cambodge

Bernard est arrivé au Cambodge il y a huit ans. Il n'est jamais reparti. Son ventre non plus. Bernard commande sa Anchor à 16h précises, connaît le nom de tous les barmen depuis 2018, et depuis six mois, il a même trouvé l'amour. Enfin, une version de l'amour. Et on l'entend arriver avant de le voir.

Photo d'illustration uniquement — © Cambodge Mag
Photo d'illustration uniquement — © Cambodge Mag

Le tabouret

Il s'installe toujours au même endroit, si fidèlement que le siège a fini par épouser la forme exacte de son postérieur. Le personnel a cessé de lui demander sa commande depuis longtemps. « Allez, la même que d'hab, mon pote ! » lance-t-il au barman, à un volume qui porte jusqu'à la table la plus éloignée de la terrasse. Anchor, glace, citron vert. Rituel immuable.

« Avant, c'était mieux »

Bernard explique au nouveau venu du bar comment c'était « avant, avant que ça devienne touristique », en tapant sur l'épaule de son voisin pour ponctuer chaque phrase. « Je te jure, mec, c'était le bordel, mais un bon bordel, tu vois ce que je veux dire ! » « Avant » signifie, en réalité, il y a deux ans, avant l'ouverture d'un deuxième 7-Eleven dans la rue. Il raconte cette époque révolue avec l'émotion d'un ancien combattant évoquant les tranchées. Il habitait déjà, à l'époque, le même appartement climatisé, et arborait déjà une bonne partie du ventre actuel.

En huit ans, il a appris onze mots de khmer, dont neuf servent à commander à boire et à négocier un tuk-tuk. En anglais, ce n'est guère mieux. Il répète inlassablement les trois mêmes formules — « you understand? », « no problem, no problem », « same same » — comme un perroquet bien intentionné, définitivement bloqué sur son répertoire. Cela ne l'empêche pas d'avoir un avis tranché sur la politique intérieure, l'histoire du pays depuis les années 1950, et la mentalité des Cambodgiens en général. « Mais bon, faut vivre ici pour comprendre, hein, c'est clair. » Lui qui n'a, en huit ans, jamais eu de conversation dépassant quatre phrases avec quelqu'un ne travaillant pas dans l'hôtellerie.

Sophea

Bernard décrit leur rencontre comme un événement cosmique. « Elle m'a regardé, j'ai su tout de suite. » Ce qu'il ne raconte jamais, c'est ce que Sophea, elle, en pense vraiment. En six mois, la question ne semble pas l'avoir beaucoup préoccupé.

Kevin apprend la vie

Un jeune routard du nom de Kevin, arrivé la veille, s'installe au bar et commence à expliquer à Bernard « le vrai Cambodge, en fait ». Bernard l'écoute quarante-cinq secondes, le temps de finir sa gorgée, avant de l'interrompre à un volume qui fait se retourner deux tables voisines, ventre en avant comme on brandit une médaille : « Ho, calme-toi, gamin ! Toi, tu débarques, tu causes, tu causes, mais tu piges que dalle. Moi, j'ai même une femme cambodgienne. Reviens me causer dans huit ans. »

Kevin, vexé, s'éloigne vers une table de backpackers plus réceptifs. Bernard commande une deuxième Anchor et se cale dans son tabouret. Sophea, à la table voisine, débarrasse sans un mot.

La retraite, façon Bernard

Bernard approche de la retraite, et il en parle comme d'une échéance qu'il a « super bien anticipée ». Sur le papier, il habite toujours chez son ami Gérard, à Roubaix — une adresse qu'il n'a plus vue depuis six ans. Gérard relève son courrier, répond au téléphone si on l'appelle, et confirme que « oui, Bernard habite bien ici ».

Un habitué du bar, un Belge un peu naïf qui n'est là que depuis trois mois, finit par poser la question qui ne se pose jamais : « Mais alors, tu comptes rentrer un jour, en France ? » Bernard éclate de rire, comme si on venait de lui demander s'il croyait encore au Père Noël. « Rentrer ? Mais je suis déjà chez moi, mon pote ! » Il tapote son cœur, puis son ventre, dans cet ordre — un geste qu'il trouve visiblement très émouvant. Le Belge, satisfait de la réponse, n'insiste pas. Personne, jamais, n'insiste.

« Faut être malin, c'est tout », résume Bernard un peu plus tard, sans que personne ne lui ait rien demandé cette fois. Il commande une nouvelle tournée pour la table — « allez, c'est ma tournée, on ne vit qu'une fois ! » — avec la générosité d'un homme qui sait, quelque part, que ce n'est pas vraiment lui qui paie.

Bernard rentre chez lui à pied, quatre cents mètres qu'il évoque chaque soir comme une expédition polaire, son ventre ouvrant la marche avec l'autorité tranquille d'un explorateur. Le nombre de Anchor bues dans l'après-midi transforme chaque soir ce même trajet en une aventure légèrement différente : ce soir-là, il salue chaleureusement un scooter garé, le prenant visiblement pour une vieille connaissance, s'excuse platement de l'avoir bousculé, et lui souhaite une bonne nuit avant de reprendre sa route, satisfait de cette interaction sociale supplémentaire. Il parle déjà de s'installer pour de bon, d'acheter une petite maison pour eux. Ce que Sophea en pense réellement reste, comme à peu près tout ce qui la concerne dans cette histoire, une question qu'il n'a pour l'instant pas jugé nécessaire de se poser.

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