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Ancre 1

Chronique & Humour : Bernard reçoit de la famille au Cambodge

Le frère de Bernard, Michel, débarque à Phnom Penh pour la première fois. Bernard, huit ans d'ancienneté et un tabouret-moulage à son actif, se prépare à jouer les guides émérites. Il ne sait pas encore que Michel a fait deux ans de mandarin à la fac et un peu de khmer par curiosité avant de prendre l'avion.

Photo d'illustration uniquement — © Cambodge Mag
Photo d'illustration uniquement — © Cambodge Mag

L'accueil triomphal

Bernard attend Michel à l'aéroport avec une pancarte qu'il a lui-même trouvée hilarante : « Bienvenue dans mon royaume ». Il le serre dans ses bras, ventre en avant comme toujours, et lance immédiatement, avant même d'avoir passé les portes : « Alors, prépare-toi, je vais te faire découvrir le vrai Cambodge, pas celui des touristes. » Michel, qui vient d'atterrir après quinze heures de vol, hoche la tête poliment et pense surtout à un lit.

Le tuk-tuk pédagogique

Dans le tuk-tuk qui les mène en ville, Bernard commence son cours magistral. « Ici, faut jamais accepter le premier prix, jamais. Moi j'ai ma technique, je refuse toujours trois fois. » Michel demande, un peu surpris : « Mais le chauffeur, il t'a proposé un dollar, c'est déjà rien, non ? » Bernard, imperturbable : « C'est une question de principe, tu comprendras avec le temps. » Michel ne comprend pas, et ne comprendra jamais, mais n'insiste pas.

Le dîner qui tourne au cours magistral inversé

Au restaurant, Bernard commande en articulant très fort trois mots de khmer mal prononcés, fier de son effort. La serveuse, patiente, lui répond en anglais. Michel, lui, glisse discrètement une phrase complète en khmer, correcte, avec le bon ton. La serveuse sourit, surprise et ravie, et lui répond dans la foulée avec un vrai enthousiasme. Bernard, silencieux une bonne minute pour la première fois depuis l'aéroport, finit par lâcher : « Ah bah toi t'as bien bossé ton audio Duolingo à ce que je vois. » Michel ne corrige pas l'erreur. Ce n'est ni le lieu, ni le moment, ni franchement la peine.

La leçon d'histoire

Devant un temple, Bernard s'improvise guide et explique à Michel, avec une assurance totale, une histoire du pays approximative, glanée essentiellement au bar entre deux Anchor. « Alors ça, c'était construit par les Français, en fait, à la base. » Michel, qui a lu deux ou trois livres sérieux avant de venir, le corrige gentiment, sans y mettre de méchanceté : « Non, ça c'est de l'époque angkorienne, bien avant, le protectorat français c'est beaucoup plus tard. » Bernard marque un temps, puis tranche : « Oui enfin, dans les grandes lignes, c'est un peu la même idée. » Ce n'est pas la même idée du tout. Michel laisse couler.

Le sommet diplomatique du bar

Le soir, au bar habituel de Bernard, celui-ci présente fièrement son frère à toute la petite communauté. « Michel, mon frère, il découvre, mais il va vite piger le truc. » Un habitué demande à Michel s'il compte s'installer aussi. Michel répond, dans un khmer parfaitement compréhensible, qu'il repart dans une semaine mais qu'il adorerait revenir plus longtemps un jour. Toute la tablée, impressionnée, se tourne vers Bernard pour une traduction. Bernard, qui n'a suivi que la moitié, résume : « Il a dit qu'il kiffe, en gros. » Ce n'est pas tout à fait ce que Michel a dit.

Le bilan fraternel

Michel repart huit jours plus tard, avec une bonne dizaine de corrections jamais formulées à voix haute et un profond respect renouvelé pour la patience des serveurs, chauffeurs et commerçants qui côtoient son frère au quotidien. Bernard, lui, raconte au bar pendant encore trois semaines la visite de « son frère qui a adoré découvrir le pays grâce à [lui] » — version qui, à ce stade, ressemble de moins en moins à ce qui s'est réellement passé, et de plus en plus à toutes les autres histoires que Bernard raconte depuis huit ans.

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