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Chronique & Humour : Bernard, les tigres et le Cambodge qu’on ne caresse pas

il y a 44 minutes
4 min de lecture

Depuis qu’il est devenu, à son insu, le visage mondial du tourisme éléphant éthique, Bernard a une certitude nouvelle : il a un don. Deux millions et demi de personnes ne peuvent pas se tromper.

Photo d’illustration uniquement
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Il ne le dit pas comme ça, bien sûr. Bernard ne se vante jamais ; il informe. « Moi, les bêtes, on se comprend », lâche-t-il entre deux Angkor, à qui veut l’entendre et surtout à qui ne veut pas. Sophea a entendu la phrase quarante fois. Sophea hoche la tête. C’est moins cher que de répondre.

La légende s’est bâtie toute seule, comme les légendes de Bernard, c’est-à-dire à partir d’un malentendu et d’une photo. Depuis, il se sent investi. Il regarde les chiens du quartier avec une bienveillance de gourou. Il parle aux geckos. Il a même, un soir, tenté d’établir un contact spirituel avec un buffle, qui l’a ignoré avec une dignité toute bovine.

Ce fut la nièce, au téléphone, qui vendit la mèche. À Phnom Tamao, dit-elle, il y a des tigres. Des vrais. Sauvés, soignés, hébergés. Bernard entendit tigres et cessa d’écouter le reste, qui contenait pourtant des mots importants comme « clôture », « distance » et « surtout pas ».

Le lendemain, il annonça l’expédition à Sophea comme d’autres annoncent une ascension. « Je vais leur parler. Aux tigres. Les apaiser. » Sophea, qui l’aime bien, tenta le seul argument censé arrêter un homme comme lui : « C’est loin. Il faut marcher. » Bernard hésita. Puis le don l’emporta sur les lombaires, ce qui, chez Bernard, n’était jamais arrivé.

Phnom Tamao n’est pas ce qu’il imaginait. Dans sa tête, il y avait une clairière, un tigre, lui, et un moment. Dans la réalité, il y a un centre de sauvetage de la faune, des enclos sérieux, des grillages doubles, des panneaux partout, et des gens très compétents qui passent leur vie à réparer ce que d’autres ont cassé.

À l’entrée, une jeune rangère, Dara, récite les règles avec la placidité de quelqu’un qui les a dites dix mille fois à dix mille Bernard. On ne nourrit pas. On ne touche pas. On ne tend pas la main. Surtout, on ne tend pas la main.

« Oui, oui », dit Bernard, de l’air de celui qui parcourt une notice de médicament. Puis, magnanime : « Mais moi, vous savez, les animaux… » Dara le regarde. Dara ne sait pas. Dara ne veut pas savoir. Dara a deux cents kilos de tigre à surveiller et pas de créneau pour les dons.

Ça commence mal. Au premier virage, les gibbons. Perchés, hilares, ils saluent l’arrivée de Bernard par une série de hululements qui, dans toutes les langues de la forêt, veulent clairement dire quelque chose de moqueur. Bernard lève les yeux, vexé. « Ils me charrient, là ? » « Ils font ça à tout le monde », dit Dara — ce qui, pour un homme persuadé d’être spécial, est presque pire.

Puis vient le macaque. Il descend sans se presser, s’installe à distance polie, et observe Bernard avec l’attention d’un pickpocket devant un touriste endormi. Bernard, ému, y voit une communion entre âmes. « Tu vois, souffle-t-il à Dara, lui, il sent. » Le macaque, en effet, sentait : il sentait le paquet de cigarettes dans la poche de poitrine. D’un geste chirurgical, il le préleva, remonta d’un bond dans l’arbre, et entreprit d’en examiner le contenu avec un mépris de connaisseur. Le seul être vivant de tout Phnom Tamao à s’être approché de Bernard venait de le dépouiller.

Mais un don ne renonce pas. Il veut les tigres.

Il est là. Un mâle, énorme, rescapé d’on ne sait quelle horreur, allongé à l’ombre avec l’indolence des créatures qui n’ont plus rien à prouver à personne. Bernard s’avance jusqu’à la double clôture. Il baisse la voix. Il ressort son ton de gourou, celui qui avait si bien marché avec l’éléphant couché. « Doucement, mon grand. On se connaît, toi et moi. »

Le tigre ouvre un œil. Puis l’autre. Il se lève — sans hâte, avec cette économie de mouvement propre à ceux qui pourraient tuer mais choisissent, pour l’instant, de s’abstenir. Il traverse l’enclos. Il vient jusqu’au grillage. Et il regarde Bernard.

Ce n’est pas le regard d’Aakma. Aakma le jaugeait avec tendresse. Le tigre, lui, le jauge avec appétit — ou pire, avec rien : une indifférence minérale, totale, dans laquelle Bernard n’est ni un ami, ni un ennemi, ni un homme, ni même un porteur de don, mais une quantité de viande momentanément hors de portée.

Le tigre bâille. C’est censé être un bâillement. Mais un bâillement de tigre, c’est trente centimètres de gueule, deux rangées d’arguments contre l’idée de s’être approché, et un silence qui tombe d’un coup sur Bernard comme une couverture mouillée. Pour la première fois en huit ans — pour la première fois depuis bien plus longtemps, peut-être — Bernard n’a rien à dire.

Il recule d’un pas. Un tout petit pas. Le pas d’un homme dont le don vient de rendre son tablier.

« Bon, finit-il par lâcher, d’une voix qu’il veut détachée et qui échoue à l’être. Il est fatigué, celui-là. On va pas le déranger. » Et il tourne les talons avec la hâte élégante du monsieur qui vient de se rappeler un rendez-vous.

Au bar, le soir, personne n’a besoin de demander comment ça s’est passé, parce que Bernard, contre toute habitude, ne raconte rien. Il boit. Il fume les cigarettes que Sophea a dû lui redonner, le macaque ayant conservé les siennes. Et quand un client, innocemment, évoque son fameux talent avec les animaux, Bernard balaie l’air de la main.

« Les éléphants, oui, dit-il. Les éléphants, c’est des gens bien. » Il marque un temps. « Les tigres, c’est surestimé. »

Et il commande une autre bière, dans un pays qui, décidément, ne se laisse caresser ni dans un sens, ni dans l’autre.

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