Pou Vannary, la Cambodgienne qui chantait Carole King en khmer
Elle est arrivée tard dans la scène pop de Phnom Penh, en 1969, et tout s'est arrêté six ans plus tard. Pou Vannary s'accompagnait à la guitare, parlait anglais, et traduisait elle-même en khmer les chansons qu'elle entendait à la radio américaine. Il reste d'elle quelques enregistrements, une photo prise vers 1974, et aucune date de disparition.

Dans les compilations de rock khmer rééditées depuis vingt ans, un titre détonne toujours. Au milieu des guitares saturées et des voix aiguës, une jeune femme chante « You've Got a Friend » d'une voix posée, presque nonchalante, en s'accompagnant à la guitare sèche. C'est Pou Vannary, parfois orthographié Pov Vannary. C'est aussi à peu près tout ce que la plupart des auditeurs occidentaux savent d'elle.
Repérée en chantant chez elle
On ne sait rien de son enfance, sinon qu'elle apprenait les mélodies par cœur, à la radio ou sur les disques de la maison. Sa carrière commence par un hasard domestique : le chef d'orchestre Ghhuon Chhing Eam l'entend chanter chez elle, pour le plaisir, et lui propose de rejoindre sa formation. Sa mère s'y oppose fermement — être artiste, pour une jeune femme, traîne alors une réputation encombrante.
Vannary ne perce pas tout de suite. Elle se forme auprès de compositeurs installés, Mok Chhuon, Nou Nhong, Mok Sivutha. Ses débuts publics ont lieu en 1969, lors du festival du Congrès national, où Sinn Sisamouth siégeait au jury. Après le coup d'État de 1970 qui porte Lon Nol au pouvoir, elle rejoint l'orchestre de la 3e division d'infanterie de l'armée de la République khmère, comme plusieurs artistes de sa génération.
Une guitare dans les mains d'une femme
Ce qui la distingue tient en deux choses. D'abord la voix : détendue, sans les aigus tendus qui font la marque de Ros Serey Sothea ou de Pen Ran. Ensuite la guitare. Elle s'accompagne elle-même, à la manière des auteurs-compositeurs américains de l'époque, ce qui n'était pas courant pour une chanteuse cambodgienne. On lit parfois qu'elle fut la première femme à jouer de la guitare sur une scène au Cambodge ; l'affirmation circule beaucoup mais ne repose sur aucune source solide, et elle mérite d'être prise avec prudence.
Elle parle anglais, ce qui lui permet de faire un travail que peu de ses collègues pouvaient mener : adapter elle-même les paroles. Dans un entretien donné en 1974, elle cite parmi ses reprises « You've Got a Friend », « Beautiful Sunday », « Yesterday Once More », « Mother of Mine » et « Without You ». « You've Got a Friend » est signé Carole King ; c'est la version de James Taylor qui a fait le tour du monde, et c'est celle-là que Vannary reprend, en khmer.
Pas seulement une importatrice
Réduire Pou Vannary aux reprises serait inexact. Elle continue de chanter le répertoire khmer, les chansons traditionnelles et le romvong. En musique moderne, elle préfère les tempos lents, les boléros. Parmi ses enregistrements les plus connus dans ce registre : « យំអស់ទឹកភ្នែក » (« J'ai pleuré toutes mes larmes ») et « ទឹកហូរ » (« L'eau qui coule »). Elle enregistre aussi des compositions originales de facture occidentale, comme « ចម្រៀងវិស្សមកាល » (« Chanson de vacances »). Ses disques sortent chez Apsara, Hanuman, Pous Meas et Thas Meas.
Un détail, rapporté par les archives, dit beaucoup du sérieux avec lequel elle travaillait : avant une séance d'enregistrement, elle s'interdisait le salé, le pimenté, les cacahuètes et les boissons gazeuses, pour préserver sa voix.
Après avril 1975
Sa carrière s'arrête le 17 avril 1975, avec celle de toute la scène. Phnom Penh est vidée, les citadins envoyés aux champs, la musique étrangère proscrite. Pou Vannary disparaît dans les années qui suivent. Sa fin exacte n'est pas documentée : ni lieu, ni date, ni circonstances. Comme pour la plupart de ses confrères, on présume qu'elle n'a pas survécu, sans qu'aucune source ne permette de l'établir.
Ses enregistrements ont subi le même sort. Peu de choses ont traversé le régime, et ce qui existe aujourd'hui provient de copies privées et de vinyles rares. Sa version de « You've Got a Friend » figure sur la bande originale du documentaire Don't Think I've Forgotten, sorti en 2015 ; d'autres titres ont refait surface sur les compilations Cambodia Rock Spectacular! et Cambodia Rock Intensified!, publiées par Lion Productions.
L'équipe du documentaire a mis dix ans à reconstituer ce répertoire. Elle a obtenu l'accès aux archives nationales, travaillé avec des musicologues pour restaurer une vingtaine de titres à partir de vinyles en très mauvais état, et engagé un détective pour retrouver le propriétaire d'une vidéo amateur. C'est à ce prix qu'une chanson de Pou Vannary est écoutable aujourd'hui.








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