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Ancre 1

Sylvie, la parisienne qui fit revenir les tigres au Cambodge avec du Calvin Klein

Chronique d'une expédition de conservation dans le nord-est du Cambodge, où la science a parfois cédé le pas au marketing olfactif. Histoire vraie — les noms ont été changés pour préserver l'anonymat (et la dignité) des personnes concernées.

Reconstitution libre de la scène, quinze ans plus tard
Reconstitution libre de la scène, quinze ans plus tard

Il y a une dizaine d'années, dans le nord-est du Cambodge. Une expédition — une vraie, avec des biologistes, des guides et des membres d'une ONG de conservation — me contacte pour filmer leur périple. J'accepte, moyennant un tarif plutôt sympathique : il y a une grosse marque qui sponsorise tout ça en coulisses, et quand une multinationale paie la note, on ne pose pas trop de questions sur le bon sens du projet.

Parmi les membres de l'ONG locale : Sylvie. Surnommée, avec toute la tendresse cruelle qu'on réserve aux légendes de brousse, « la Parisienne du Ratanakiri ». Le totem lui va comme un gant : elle a visiblement passé plus de temps à assortir l'ocre des pistes latéritiques à son bling-bling parisien qu'à consulter une carte topographique. Un exploit stylistique, en soi, qu'il faut savoir respecter.

Les premiers jours sont sympathiques. L'ambiance est bonne, les spots qu'on découvre sont sauvages et magnifiques, et le contraste entre le chic parisien de Sylvie et la rusticité de la jungle a quelque chose d'assez comique — un feuilleton improvisé, gratuit, en plus du salaire.

Puis les choses se gâtent, doucement, comme du lait qu'on a oublié de mettre au frigo.

La jungle, elle la connaît « comme sa poche »

Sylvie se targue de maîtriser le terrain. Elle égrène donc, à intervalles réguliers, la liste des espèces à éviter absolument — en tête de gondole, une chenille aux « dents » si acérées qu'elles pourraient, selon elle, sectionner un membre. On écoute poliment. On rigole sous cape. Et on s'agace un peu plus à chaque nouvelle thèse zoologique sortie visiblement d'un mélange de rumeurs de bar chic et d'intuition pure.

Le chemin se pave d'anecdotes plus ou moins futiles — jusqu'au jour où l'une d'elles cesse d'être futile du tout : notre Parisienne, chargée de la logistique, n'a placé dans les sacs de ravitaillement que des nouilles précuites et quelques bouteilles d'eau. Pour une expédition de plusieurs jours en forêt. La rigueur logistique n'était visiblement pas incluse dans le package chic parisien.

Heureusement, quelques villages nous accueillent en chemin et nous offrent des repas nettement plus consistants — au grand dam de Sylvie, qui touille la cuisine locale du bout des doigts, l'air de regretter amèrement d'avoir laissé son kit d'analyse alimentaire à la maison. On imagine la scène : un spectromètre de poche sorti entre le riz et le poisson grillé, pour vérifier que tout est bien conforme aux normes parisiennes.

Le camping selon Sylvie : options A, B et C

Pour le bivouac, elle nous propose tour à tour de planter la tente près d'une fourmilière, puis près d'un diptérocarpus infesté de moucherons hargneux. Deux propositions qui sentent bon l'expertise de terrain.

Mais le sommet de la soirée arrive quand elle annonce détenir LA solution pour observer un tigre — une espèce officiellement disparue du pays depuis une quinzaine d'années, ce qui est un détail qu'on juge bon de lui rappeler, sans grand effet.

Sa méthode, tenez-vous bien : asperger les troncs d'arbres avec du Calvin Klein, le fameux modèle aux phéromones. Argument scientifique irréfutable : à Ibiza, en boîte de nuit, un jeune homme portant ce parfum aurait monopolisé l'attention de la gent féminine toute la soirée.

La comparaison entre une piste de danse ibicenca et une forêt primaire cambodgienne relève, disons, d'une méthodologie personnelle. Mais Sylvie est formelle : ça ne peut que marcher.

Elle nous confie donc la mission d'acheter un carton entier de Calvin Klein aux phéromones et de revenir asperger les troncs, littéralement. On tente une objection raisonnable : le parfum n'est peut-être pas l'idéal, et même s'il subsistait un vieux mâle agonisant quelque part dans ces montagnes, il y a peu de chances qu'un parfum pour homme le fasse sortir du bois. Scène. Insistance. Coup de gueule. Puis la moue, longue, digne, offensée — pendant un bon moment.

La vraie question qu'on n'ose pas poser à voix haute

En évitant soigneusement d'en parler trop fort, on se demande comment une ONG parvient à lever quelques centaines de milliers de dollars avec ce genre de management et d'idées aussi farfelues. Ce n'est pas qu'une question de parfum ridicule : au-delà de l'anecdote, l'ONG aide les populations locales en leur fournissant de l'outillage pour construire poulaillers et porcheries.

Sauf qu'elle oublie, au passage, un détail : les minorités des hautes terres savent déjà construire ce type d'installations, sans le moindre conseil occidental. Résultat, prévisible : les outils et matériaux ne sont pas utilisés, mais revendus aux colporteurs, qui les remettent en vente sur le marché de Banlung. Le cycle vertueux de la coopération internationale, version circuit court.

 Quelques pensées qui traînent depuis

Cette histoire, des années après, me fait toujours autant rire — mais elle raconte aussi, sans le vouloir, quelque chose d'assez universel sur une certaine forme de coopération internationale :

●        Le syndrome de l'expert autoproclamé. Il suffit souvent d'un badge ONG et d'un vocabulaire vaguement scientifique pour s'autoriser à parler d'écologie, de logistique de survie ou de comportement animal avec la même assurance qu'un doctorant après quinze ans de terrain. La confiance en soi, ici, n'est corrélée à aucune compétence vérifiable — juste à la conviction que le titre suffit.

●        Le fantasme du sauveur high-tech. Le réflexe d'apporter des outils et des solutions « modernes » à des populations qui maîtrisent déjà leur environnement depuis des générations est une constante du développement mal pensé. On ne demande jamais : « De quoi avez-vous vraiment besoin ? » On arrive avec la réponse avant la question.

●        Le marché de Banlun comme verdict silencieux. Le fait que le matériel finisse revendu, plutôt qu'utilisé, est le jugement le plus honnête qu'on puisse recevoir sur un projet. Les bénéficiaires votent avec leurs pieds — ou ici, avec leurs marteaux et leurs planches.

●        Le pouvoir comique du décalage vestimentaire. Il y a quelque chose d'assez révélateur dans le fait qu'on se souvienne d'abord du chic parisien avant la compétence de terrain. L'apparence, en mission humanitaire comme ailleurs, précède souvent — et parfois remplace — le contenu.

●        Et le parfum Calvin Klein comme métaphore parfaite. Vouloir attirer un tigre disparu avec une fragrance de discothèque résume assez bien une certaine approche du développement : convoquer une solution occidentale, familière, rassurante — même quand elle n'a strictement aucun rapport avec le problème posé. On préfère la méthode qu'on connaît à celle qui fonctionne.

Dix ans plus tard, je ne sais toujours pas si un tigre a un jour croisé un tronc parfumé au Calvin Klein dans le Ratanakiri. Mais si c'est le cas, j'espère sincèrement qu'il a eu la décence de fuir en courant.

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