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Psar Kdam, le marché aux crabes de Kep : un siècle d'histoire face à la mer

Au bout d'une jetée de bois battue par le vent du golfe, sous des parasols élimés, une poignée de familles perpétue depuis un siècle le même geste : trier, attacher, cuire et vendre le crabe bleu de Kep. Psar Kdam, le « marché aux crabes », n'est pas seulement une halte gourmande sur la route de Kampot. C'est la mémoire vivante d'une ville qui a tout perdu, sauf son rapport à la mer.

Une barque en bois chargée de nasses en osier regagne le rivage, sous un ciel bas et chargé de nuages
Une barque en bois chargée de nasses en osier regagne le rivage, sous un ciel bas et chargé de nuages

Il est encore tôt lorsque les premières barques rentrent, la coque chargée de nasses en bambou et de casiers grillagés. Le ciel est bas, couleur d'étain, et l'eau trouble du golfe roule des paquets de vase ocre jusque sur le sable. Sur la jetée, les femmes attendent déjà, penchées sur des bassines en plastique, prêtes à trier la pêche du jour. C'est ici, à Kep, dans le sud du Cambodge, que se joue depuis des générations l'un des rituels les plus attachants du pays : l'arrivée du crabe bleu.

Une ville née pour le farniente, morte dans la guerre

L'histoire du marché ne peut se raconter sans celle de la ville qui l'abrite. Kep n'a rien d'une cité ancienne : elle est une invention coloniale, fondée en 1908 sous le protectorat français sous le nom de Kep-sur-Mer. L'administration française y voit un refuge côtier pour ses fonctionnaires et pour l'élite cambodgienne, fuyant la chaleur de Phnom Penh. Des villas modernistes surgissent sur les collines, dessinées plus tard, dans les années 1950 et 1960, par de jeunes architectes khmers formés en France, mêlant le style Art déco indochinois aux lignes épurées du mouvement moderne. Kep devient la station la plus courue du royaume, surnommée par certains le « Saint-Tropez d'Asie », prisée par la famille royale comme par la bourgeoisie de Phnom Penh.

Puis vint la guerre. Sous les Khmers rouges, à partir de 1975, la ville est vidée de ses habitants, ses villas pillées, dynamitées ou abandonnées aux herbes folles. Pendant près de trois décennies, Kep n'est plus qu'un paysage de ruines et de gravats, un « Kep-plus-rien » comme l'écrivent certains voyageurs de passage dans les années 2000. Mais au milieu de ce champ de pierres calcinées, une activité n'a jamais cessé : la pêche. Et avec elle, sur la même bande de sable, le petit marché où l'on vend le produit de cette pêche.

Le marché aux crabes — Phsar Kdam en khmer — occupe aujourd'hui un espace couvert d'environ 1 600 mètres carrés, séparé de la mer par une longue jetée en bois où les pêcheurs déchargent directement leurs prises. Son origine remonte à l'entre-deux-guerres, lorsque les premiers vendeurs de fruits de mer s'installent pour nourrir les vacanciers fortunés de la station naissante. La plupart des étals actuels appartiennent encore aux mêmes familles qui pêchaient déjà ces eaux il y a plusieurs décennies. Après des années de silence, le marché renaît véritablement au tournant des années 2000, porté par le retour progressif des visiteurs et par la réputation grandissante du crabe de Kep, aujourd'hui symbole officieux de toute la province : une statue de crabe bleu géant accueille d'ailleurs les visiteurs à l'entrée de la baie.

Sur la jetée du marché, des vendeuses profitent d'un instant de calme, entourées de glacières, de bouteilles de sauce pimentée et d'un bac de crevettes fraîches
Sur la jetée du marché, des vendeuses profitent d'un instant de calme, entourées de glacières, de bouteilles de sauce pimentée et d'un bac de crevettes fraîches

Les gardiennes du crabe

Ce sont elles qui font battre le marché. Coiffées de larges chapeaux ou de foulards à carreaux krama noués contre le vent, les vendeuses — beaucoup issues de la minorité musulmane cham, installée de longue date sur cette côte — s'affairent dès l'aube. Elles séparent poissons et crustacés, attachent les pinces des crabes avec des brins de latanier ou des élastiques, remplissent paniers et bassines d'eau de mer pour garder la marchandise vivante jusqu'à la vente. Entre deux transactions, on négocie fort, on rit plus fort encore : le marchandage à Psar Kdam relève moins de l'affrontement que du théâtre, une joute verbale rituelle où tout le monde connaît déjà, à peu près, le prix final.

Un peu plus loin sur la jetée, d'autres femmes profitent d'une accalmie pour souffler : une cigarette électronique, une carte à gratter, une conversation téléphonique à l'abri d'un vieux parasol Coca-Cola élimé par le sel. Le décor est modeste, presque brut — bassines ébréchées, tabourets en plastique dépareillés, glacières customisées — mais l'ambiance, elle, est immédiatement chaleureuse.

Sur le ponton du marché, une vendeuse au sourire éclatant pose parmi ses voisines, non loin des paniers tressés empilés au bord de l'eau.
Sur le ponton du marché, une vendeuse au sourire éclatant pose parmi ses voisines, non loin des paniers tressés empilés au bord de l'eau.

De la nasse à la marmite, en quelques mètres

Ce qui frappe à Psar Kdam, c'est la brièveté du trajet entre la mer et l'assiette. Les nasses en bambou flottent encore à quelques encablures du rivage lorsque les premiers woks commencent à chauffer sur des fourneaux alimentés au bois. Le long de la jetée, marmites noircies et woks fument en permanence : on y saisit le crabe bleu au poivre vert de Kampot fraîchement écrasé, la spécialité qui a fait la renommée de la ville bien au-delà des frontières cambodgiennes. Les visiteurs, penchés au-dessus des braseros, regardent les crabes plonger dans l'eau bouillante sous l'œil amusé des cuisinières.

Sous un vieux parasol Coca-Cola, de grandes marmites noircies chauffent sur des foyers de fortune ; un tube glissé sous le couvercle sert à attiser les braises, sous le regard captivé des visiteurs
Sous un vieux parasol Coca-Cola, de grandes marmites noircies chauffent sur des foyers de fortune ; un tube glissé sous le couvercle sert à attiser les braises, sous le regard captivé des visiteurs

Autour du marché, les étals débordent aussi de produits qui accompagnent le crabe : poivre de Kampot en grains, crevettes séchées marinées, poissons fumés enfilés sur des brochettes de bambou. Autant de saveurs qui composent, avec le crustacé vedette, toute l'identité culinaire de la province.

Bocaux de crevettes séchées marinées, sacs de poivre de Kampot et brochettes de poisson fumé s'alignent sur les étals voisins du marché
Bocaux de crevettes séchées marinées, sacs de poivre de Kampot et brochettes de poisson fumé s'alignent sur les étals voisins du marché

Une économie de famille, un patrimoine fragile

Derrière le folklore, Psar Kdam reste avant tout un lieu de travail exigeant. Les vendeuses expérimentées écoulent en moyenne plusieurs dizaines de kilos de crabe par jour, davantage lors des grandes affluences touristiques, une activité qui fait vivre des dizaines de familles de pêcheurs le long de la baie de Kep. Mais la ressource n'est pas infinie : la pression de la pêche, conjuguée aux aléas climatiques et à la popularité grandissante de la destination, inquiète régulièrement pêcheurs et autorités locales quant à la préservation du crabe bleu et de son habitat de mangrove. Le crabe de Kep est ainsi devenu, paradoxalement, à la fois le symbole du renouveau de la ville et un rappel de la fragilité de son écosystème côtier.

Les crabes bleus, pinces attachées avec des brins végétaux, attendent dans un bac avant la vente
Les crabes, pinces attachées avec des brins végétaux, attendent dans un bac avant la vente

Sur l'eau, le même geste depuis toujours

Au large, les silhouettes des barques en bois continuent de sillonner la baie, casiers empilés à bord, moteur à peine plus fort qu'un murmure. Plus près du rivage, le matériel du marché — paniers, plateaux, claies de séchage — traîne parfois dans les vagues, entre deux usages. Ce ballet discret, immuable, se déroule à quelques mètres seulement des tables du marché : rarement un produit n'aura parcouru un chemin aussi court entre l'endroit où il est né et celui où il est dégusté.

Visiter Psar Kdam : ce qu'il faut savoir

Le marché aux crabes se trouve à l'extrémité est de la baie de Kep, à quelques minutes seulement du centre-ville et à environ 25 kilomètres de Kampot. L'activité y est continue, mais c'est en fin de matinée et en début d'après-midi que l'ambiance est la plus vivante, au retour des barques de pêche. On y déguste le crabe directement sur place, dans l'un des petits restaurants qui bordent le marché, ou on l'achète cru pour l'apporter dans l'un des restaurants de la ville voisine. Une visite de Psar Kdam se combine aisément avec une balade dans le Parc national de Kep, une traversée jusqu'à l'île aux Lapins (Koh Tonsay) ou la découverte des villas coloniales en ruine qui parsèment encore les collines environnantes — autant de fragments d'une même histoire, celle d'une ville qui a appris à renaître de la mer.

Aux abords du marché, une vendeuse épluche un fruit pour une cliente voilée, au milieu d'un étal chargé de mangues, mangoustans, fruit du dragon et jacquier fraîchement découpé
Aux abords du marché, une vendeuse épluche un fruit pour une cliente voilée, au milieu d'un étal chargé de mangues, mangoustans, fruit du dragon et jacquier fraîchement découpé

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