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Phú Quốc, l'île aux mille noms : chronique d'une souveraineté disputée

Au large des côtes du golfe de Thaïlande, une île en forme de larme concentre à elle seule des siècles de rivalités, de tracés coloniaux et de diplomatie silencieuse. Aujourd'hui paradis touristique vietnamien, Phú Quốc porte encore, sous ses plages de sable blanc, les strates d'une histoire disputée entre deux nations.

Vue aérienne des plages de Phú Quốc
Vue aérienne des plages de Phú Quốc

Une île au carrefour des empires

Vue du ciel, Phú Quốc ressemble à une émeraude posée sur les eaux turquoise du golfe de Thaïlande, à quelques encablures des côtes cambodgiennes. Mais cette beauté apparemment intemporelle cache une géographie politique complexe. Pendant des siècles, l'île s'est trouvée à la lisière de deux mondes : celui de l'Empire khmer, dont l'influence s'étendait autrefois sur une grande partie du delta du Mékong et du golfe, et celui, montant, des royaumes et principautés vietnamiens qui progressaient vers le sud.

Au XVIIe siècle, l'île entre brièvement dans l'orbite d'une principauté sino-cambodgienne, avant d'être peuplée et administrée de façon durable par des colons vietnamiens. C'est cette présence continue, ce peuplement et cette administration effective depuis l'époque impériale, qui allaient façonner le statut de l'île pour les trois siècles suivants — et jeter les bases d'un contentieux territorial qui ne trouverait sa résolution qu'à l'aube du XXIe siècle.

L'ombre de la colonisation française

Le XXe siècle apporte son lot de bouleversements administratifs. En 1939, alors que l'Indochine tout entière est sous administration française, le gouverneur général Jules Brévié trace une ligne qui portera son nom : la « ligne Brévié ». Ce tracé maritime, pensé avant tout comme un outil de gestion administrative plutôt que comme une frontière définitive, place Phú Quốc sous la juridiction de la Cochinchine — c'est-à-dire du Vietnam — tandis que les fonds marins et certains îlots avoisinants restent rattachés à l'administration cambodgienne.

Ce compromis, né dans les bureaux de l'administration coloniale, allait devenir l'un des points de friction les plus persistants entre le Cambodge et le Vietnam une fois l'ère coloniale achevée. Car la ligne Brévié, conçue pour des besoins pratiques, n'avait jamais eu vocation à trancher définitivement la question de la souveraineté insulaire.


l'île aux mille noms : chronique d'une souveraineté disputée

Sihanouk et la reconnaissance de 1967

Dans le Cambodge de l'après-indépendance, la question de Koh Tral — le nom cambodgien de Phú Quốc — reste un sujet sensible, chargé d'une charge symbolique forte pour une partie de l'opinion publique khmère. C'est dans ce contexte qu'intervient, en 1967, un geste diplomatique déterminant : le prince Norodom Sihanouk publie une déclaration reconnaissant officiellement l'intégrité territoriale du Vietnam dans ses frontières existantes — frontières qui incluent Phú Quốc.

Ce geste, motivé autant par des considérations géopolitiques régionales que par la volonté de stabiliser les relations avec le voisin vietnamien, ne met pas immédiatement fin aux tensions. Mais il pose un jalon important dans la reconnaissance internationale du statut de l'île.

1999 : le point final d'un long contentieux

Il faudra attendre la fin du siècle pour que le dossier soit définitivement clos. Après des décennies de négociations, ponctuées de tensions diplomatiques et de périodes de conflit régional plus large, le Cambodge accepte formellement, en 1999, la souveraineté vietnamienne sur Phú Quốc. Cet accord règle, dans le cadre plus large de la démarcation des frontières terrestres et maritimes entre les deux pays, la question de la propriété de l'île dans le golfe de Thaïlande.

Depuis, Phú Quốc est pleinement intégrée à la carte administrative du Vietnam, aujourd'hui érigée en ville insulaire de la province de Kiên Giang.

Une mémoire à fleur de sable

Aujourd'hui, les visiteurs qui arpentent les plages de Bãi Sao ou explorent les marchés nocturnes de Dương Đông ignorent souvent tout de ce long feuilleton diplomatique. Et pourtant, cette histoire reste vive dans la mémoire collective cambodgienne, où le nom de Koh Tral continue, pour certains, d'évoquer une part de patrimoine perdu.

Phú Quốc illustre ainsi une réalité propre à de nombreuses régions d'Asie du Sud-Est : celle de territoires façonnés autant par les mouvements de population et l'administration de fait que par les tracés arbitraires hérités de la colonisation. Une île, deux mémoires — et une souveraineté aujourd'hui incontestée sur le plan du droit international, mais dont l'écho continue de résonner dans les récits nationaux de part et d'autre du golfe de Thaïlande.

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