Archives & Parcours : Les détours de la vie et la passion selon Marina Pok

Marina fête ce dimahce son anniversaire, l'occasion de remettre à la une le portrait réalisé en début d'année par par Cambodge MAG :

Marina Pok occupe actuellement le devant de la scène artistique locale avec le programme Artcation qui consiste à faire voyager les artistes cambodgiens à travers le pays pour des rencontres et des ateliers. Avec une énergie considérable, la toujours jeune Cambodgienne s’est forgée au fil du temps un destin hors du commun qui commence par l’exil, la reconstruction, une carrière, des coups de cœur puis une nouvelle carrière, la vie de Marina ne finit jamais, elle se raconte en permanence. Longue rencontre avec une éternelle passionnée.

Marina Pok. Photographie fournie
Marina Pok. Photographie Roun Ry

CM : Parlez-nous de votre enfance, dès vos premières années à Phnom Penh durant le Sangkum

Je suis née à Phnom Penh dans les années 60. J’ai effectivement connu la période dorée du Sangkum. Mes parents faisaient partie de la bourgeoisie cambodgienne et Maman était une amie de la Reine Monique, car elles avaient suivi leur scolarité ensemble au Lycée Descartes. Donc, l’éducation à la française nous vient de notre mère qui nous a envoyés au Lycée Descartes j’y poursuivrai mes études jusqu’à la chute de Phnom Penh en 1975.

CM : Des souvenirs plus précis ?

Pour ma part, les souvenirs que j’ai sont surtout les images de mes parents en train de se préparer pour se rendre aux diners et réceptions de Chamkarmon. C’était la résidence du Prince Sihanouk lorsqu’il avait décidé d’abdiquer en faveur de son père. Avec mes sœurs nous regardions Maman s’apprêter à sortir avec ses belles coiffures et magnifiques tenues, j’en ai encore un souvenir très précis. Dans ce milieu, il y avait à l’époque une vie sociale très active. J’ai aussi le souvenir de Phnom Penh avec ses grandes allées et ses flamboyants et aussi son club sportif. Nous passions d’ailleurs beaucoup de notre temps libre au club sportif, pratiquement tous les jours après l’école.

Le cercle sportif de Phnom Penh, aujourd’hui disparu
Le cercle sportif de Phnom Penh, aujourd’hui disparu

Ma mère était catholique et mon père était bouddhiste, et, chaque dimanche, nous nous rendions à la magnifique cathédrale de Phnom Penh. J’ai d’ailleurs été baptisée dans cette cathédrale. Tout cela, ce sont mes souvenirs d’enfance, de bons souvenirs d’une époque très joyeuse. Nous allions aussi assez souvent à Kampong Chhnang, la ville natale de mon père et également à Kep, là ou mon oncle avait une maison. Nous y passions toutes nos vacances avec ma cousine Veasna. Et, Kep dans les années 60 était une ville bien différent, plus conviviale et plus familiale.

Kep dans les années 1960
Kep dans les années 1960

CM : Quand avez-vous dû fuir le Cambodge ?

L’année où ma sœur passait son brevet, une roquette est tombée sur le Lycée Descartes. Mon père nous a alors proposé soit d’aller en France, soit à Dalat au Vietnam où beaucoup de nos amis avaient envoyé leurs enfants en pension. Dans l’espoir de pouvoir nous voir plus souvent, nous sommes donc partis à Dalat. Nous avons terminé notre année scolaire là-bas puis sommes revenus à Phnom Penh. Maman travaillait alors dans un laboratoire français et son patron l’avertit un jour qu’il était plus prudent de partir et que l’ambassade de France commençait à organiser des départs. Il nous a mis sur la liste avec mes sœurs. Mon père était colonel dans l’armée de l’air et il ne pouvait pas quitter le pays comme cela. J’ai donc quitté le Cambodge en 1975, trois jours avant la chute de Phnom Penh. Je m’en rappelle bien, à l’époque, c’était la compagnie UTA qui assurait les liaisons.

La chute de Phnom Penh dans la presse thaïlandaise
La chute de Phnom Penh dans la presse thaïlandaise

Notre première escale fut Bangkok, nous y sommes restés dans l’espoir de recevoir des nouvelles de mon père. Nous étions en contact avec l’attaché militaire thaïlandais qui nous a appris trois jours après notre arrivée que notre père avait pu partir à bord d’un hélicoptère américain et qu’il se trouvait à Saigon. Il a pu nous rejoindre et la famille était heureusement au complet. Nous avons décidé de partir en France bien que les Américains nous aient proposé nous expatrier aux USA. Nous avons continué notre vol sur UTA, mon père a pris la Pakistan Airlines et nous nous sommes tous retrouvés en France en 1975. Nous avons dû nous installer à Pontoise et démarrer une nouvelle vie. Par chance, mon père avait fait l’école de l’air à Aix-en-Provence et a tout de suite contacté les anciens de l’école qui lui ont promis de l’aider. Ils lui assez rapidement ont trouvé un poste à la Banque de l’Indochine qui deviendra plus tard la Banque Indosuez. Il a gravi les échelons en quelques années car il travaillait beaucoup pour passer les examens internes. Au début, Maman s’est occupée de nous puis elle aussi a rejoint Indosuez. Cela se passait donc plutôt bien, mais ce fut tout de même un grand bouleversement dans notre vie.

CM : Parlez-nous justement de cette nouvelle vie

J’ai donc étudié puis passé mon bac à Pontoise, ensuite j’ai décidé de m’orienter vers les langues orientales et je suis partie à Paris pour étudier le Japonais et le Cambodgien à Langues O' . J’ai choisi le Japonais, car j’aimais bien le cinéma et la littérature du pays. Quelque part et assez curieusement, ce « détour japonais » me ramenait inconsciemment vers mes racines asiatiques.

« Je crois que je ressentais une déchirure et un déracinement profond sans en être totalement consciente. Mon pays était devenu un sujet dont ne parlait pas ou très peu bien que nous continuions à fréquentera des amis cambodgiens retrouvés à Paris»

De 1975 à 1979, la priorité était de se reconstruire une vie, d’étudier, de retrouver un « semblant de normalité ». Ce n’est qu’en 1979, soit quatre ans après notre départ que nous avons eu enfin des nouvelles du pays grâce à des cousins qui avaient survécu et trouvé refuge à Paris. Ce fut un choc terrible, en particulier pour mon père dont les frères et sœurs avaient péri.

CM : À propos de votre vie d’étudiante…

Ma vie d’étudiante à Paris était très sympa. On rencontre beaucoup de gens très ouverts à Langues O' et je vivais dans un véritable bouillon de culture japonaise très enrichissant. En année de licence, j’ai pourtant décidé d’étudier les relations internationales. Je souhaitais préparer le concours d’entrée au Quai d’Orsay. Cela m’intéressait, et j’avais aussi un oncle qui était ambassadeur et le métier m'attirait.

Je suis donc cette formation à Sciences Po et, durant l’été précédant les concours de septembre, je me rends à Londres où je rencontre des copains qui travaillent dans la finance. Ils m’ont alors suggéré de rester dans la capitale anglaise, avançant que le fait de pouvoir parler plusieurs langues m’offrirait certainement d’excellentes opportunités. Je décide donc de rester et je parviens à me faire embaucher à la Bank of America pour m’occuper des clients francophones et des Japonais. Mon père bien sûr n’était pas très content, mais, comme je le disais plus tôt, je crois beaucoup en ces « détours de la vie ». Mon premier détour avec Langues O' et l’étude du japonais m’avaient permis de me rapprocher de la culture asiatique et ce détour à Londres, un jour, me remettra en contact avec le Cambodge.

CM : À quel moment avez-vous senti que le Cambodge devait revenir dans votre vie ?

Au bureau, j’avais mes trois écrans d’ordinateur en face de moi, un avec les cours du dollar, un autre avec les cours des actions et un troisième avec les dépêches de l’agence Reuters. Un jour de 1988, je lis une dépêche relatant la rencontre du Prince Sihanouk et d’Hun Sen. Je rentre à Paris, comme je le faisais souvent le weekend et une de mes amies cambodgiennes me propose de venir à une rencontre avec le prince Ranarridth à Choisy. Il s’agissait de faire un point, de donner des informations sur la situation aux Cambodgiens vivant à Paris. Durant son tour de table, le prince m’a demandé ce que je faisais et qu’elle était ma formation. Lorsque je lui ai dit, il m’a déclaré : « nous avons besoin de gens comme vous, venez voir ce que nous faisons dans le camp de réfugiés où nous travaillons ». Je rentre à Londres, je vais voir mon patron pour lui annoncer mon départ et me voilà embarquée dans une autre aventure. Mon travail consistait à visiter le camp de réfugiés de la frontière appelé Site B, donner des cours d’anglais aux enfants, et collaborer avec l’association des femmes.

Site de réfugiés à la frontière thaïlandaise
Site de réfugiés à la frontière thaïlandaise

CM : Qu’avez-vous fait après votre engagement auprès des réfugiés ?

Après deux ans, le prince et son parti m’ont intégrée dans les équipes de négociation de paix qui comptait aussi le prince Sirivudh. Je me disais alors que j’avais bien fait d’étudier les relations internationales, car je me trouvais en plein dedans. Je suis donc revenue à Paris en 1991 alors que les accords de paix se préparaient. Mon travail n’était pas très exposé, en fait je prenais des notes, rédigeais des rapports sur les discussions, organisais des comités et réunions pour les médias… etc. J’étais officiellement « Junior note taker » (sourire)… Après la signature des accords de paix, nous revenons au Cambodge la même année. Je me suis dit « enfin ! », car de 1988 à 1991 nous étions proches mais pas au Cambodge.

Marina Pok. Photographie fournie
Marina Pok. Photographie @Thaddeus

Et, après les élections générales de 1993, je rejoins le ministère des Affaires étrangères en tant que sous-secrétaire d’État. Je me sentais très motivée de me retrouver en plein d'une activité qui me plaisait, j’ai beaucoup travaillé avec le prince Sirivudh pour ramener le Cambodge sur la scène internationale. Ce fut une période passionnante avec beaucoup de conférences, de rencontres officielles et de voyages.

CM : En 1998, vous prenez une autre décision majeure dans votre parcours…

Je suis restée au pays jusqu’en 1998 puis j’ai décidé de rentrer en France avec mon fils, car je sentais que la situation au Cambodge pouvait devenir plus compliquée. Je quitte donc le Cambodge avec mon fils et nous y vivons de très doux moments alors qu'il s' épanouit chez les Jésuites. Il y poursuivra des études de cinéma. Durant ces années, avec un professeur australien spécialiste de l’Asie du Sud-est, nous avons créé un Centre Asie à Sciences Po. J’exercerai cette activité durant six ans.

Vivant à Paris, je commence à m’intéresser sérieusement à l’art. Je visite beaucoup de musées et de galeries, je vais au cinéma, c’est encore une nouvelle vie, bouillonnante, qui commence (rires)… En 2010, je rencontre Alain Dupuis, l’homme d’affaires bien connu.Son épouse Yary et lui me proposent de travailler sur un projet d’éco resort à Ream. Et je suis donc de retour dans mon pays natal. Nous travaillons sur ce concept pendant deux ans puis le projet s’arrête en raison d’un contentieux avec l’un des actionnaires. Je travaillerai alors avec des fonds d’investissements responsables, interviendrai comme conseillère diplomatique auprès du Vice-président de l’Assemblée nationale, et ce n’est qu’en 2015, à Siem Reap, que j’aurai enfin l’opportunité de travailler à plein temps dans le domaine de l’art.

CM : Comment se passent vos débuts professionnels dans l’art au Cambodge ?

Je travaille avec Sasha Constable pour sa galerie d’art située à Kandal Village pendant un an. Ensuite, Sasha devant rentrer en Angleterre, je reprends la galerie à mon nom et la baptise « For Art Sake » . J’étais confiante, car j’avais durant la première année rencontré énormément d’artistes et le contact avait toujours été chaleureux. Un lien fort existait donc et cela m’a permis de les accueillir régulièrement dans la galerie. Jusqu’en 2018, Siem Reap accueillait le festival photo d’Angkor et cela contribuait à créer une authentique atmosphère artistique. Il y avait aussi beaucoup de touristes à l’époque et Kandal Village était le coin sympa, un peu original qu’il fallait visiter.

Ouverture de l’exposition Décomposition de Maline Yim
Ouverture de l’exposition Décomposition de Maline Yim

J’étais aussi très heureuse que de nombreux artistes m’aient témoigné leur confiance. Cela peut être parfois compliqué de travailler avec des artistes, mais je dois souligner qu’avec les Cambodgiens, il y a très peu de problèmes d’égo. Ce sont des artistes humbles et ils ont, comme beaucoup de Cambodgiens, cette joie de vivre exceptionnelle qui facilite vraiment le travail. Ce sont des gens qui savent aussi amener du public. Si j’expose les travaux d’une photographe cambodgienne, elle amènera une dizaine de ses amis, et ces mêmes amis feront de même. Malgré cela et de façon plus générale, les jeunes locaux sont un peu réticents à entrer dans une galerie et, pour cette raison,

« je me dis quelque part qu’il ne faut pas limiter l’art aux galeries »

Si on veut que le jeune public cambodgien puisse s’intéresser à l’art, il faut d’autres initiatives. Avec un groupe de jeunes artistes féminines, nous avons créé Nomadix dont le concept justement est de sortir de la galerie et de rencontrer le public.

Avec les artistes de Nomadix
Avec les artistes de Nomadix. Photographie fournie

Avant que le Covid n’arrive, nous avons pu aller à Kampot et Siem Reap pour la journée des femmes. En 2020, nous devions faire Battambang et Kampong Chhnang. Pour ces premières expériences, nous avions choisi de travailler dans les pagodes pour organiser des ateliers avec les scolaires.

» L’expérience a été formidable, les enfants, parents et moines étaient ravis et surtout, c’était un concept, une idée, développée par les artistes elles-mêmes »

Les artistes proposaient plusieurs disciplines, peinture, dessin, photographie ou installation et les enfants choisissaient leur discipline durant toute une journée. Ils ont appris ensuite comment il était souhaitable d’exposer leurs œuvres puis un spectacle a été organisé avec l’ONG Epic Arts. Ce programme Nomadix a donc été un franc succès. Nous avions le soutien financier de l’Union européenne, des Suisses et de l’ambassade de Suède et étions chaudement recommandés par le ministère de l’Éducation.

Ensuite pour la journée de la femme en mars 2020, alors que nous devions travailler avec l’artiste Laura Mam, nous avons reçu la nouvelle de la fermeture des écoles en raison du Covid et avons dû interrompre le programme. À ce moment, je préparais aussi l’exposition de David Feingold, War and Beauty, à Meta House. Là aussi, nous avons dû fermer l’exposition juste après le vernissage. Finalement les photos sont restées et ont été ensuite vendues en ligne aux enchères et ça a très bien marché.

Ensuite, en raison des contraintes liées au Covid, grâce au réseau d’artistes toujours bien vivant et sur la suggestion d’un hôtelier, nous avons organisé un premier événement « Arcation » au 4 Rivers à TaTai / Koh Kong durant la première levée des restrictions, mais le deuxième incident communautaire est arrivé et nous avons dû annuler l’événement pour le public. Par contre, l’hôtel a choisi de maintenir l’atelier pour y faire participer ses employés et cela s’est merveilleusement bien passé.

Et depuis, l’aventure continue avec des artistes et un public de plus en plus enthousiaste malgré les incertitudes liées à la pandémie.

ArtcationCambodia 2021

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