Neang Sok est 100% khmère : la danseuse du Ballet royal, la vérité et les preuves
- La Rédaction

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Depuis la publication de notre premier article consacré à ce portrait, une controverse est née en ligne : plusieurs internautes thaïlandais ont contesté nos conclusions, affirmant que la femme du cliché serait en réalité siamoise et non khmère. Après un nouveau passage en revue de l'ensemble des sources disponibles — fonds muséal, recherche généalogique, encyclopédie indépendante, expertise vestimentaire — la conclusion s'impose : cette thèse n'est tout simplement pas soutenable. Aucune de ces quatre sources, indépendantes les unes des autres, ne va dans ce sens ; toutes, sans exception, confirment que la femme du portrait s'appelait Neang Sok, dite Mi Soc, danseuse du Ballet royal du Cambodge sous le règne de Norodom Ier. Voici, point par point, les preuves qui établissent son identité khmère au-delà du doute raisonnable.

Une photographie qui a fait trois fois le tour du monde
Le cliché est signé Émile Gsell (1838-1879), photographe français qui s'installe à Saïgon à la fin des années 1860 et devient le premier photographe commercial de la colonie. C'est lui qui, en 1866, accompagne l'expédition Doudart de Lagrée-Garnier sur le Mékong et réalise les tout premiers clichés connus du temple d'Angkor. Il photographie aussi le roi Norodom Ier et son entourage — une partie de cette collection cambodgienne sera offerte en 1867 à l'impératrice Eugénie sous la forme d'un luxueux album, aujourd'hui conservé au Metropolitan Museum of Art de New York.
Le portrait de Neang Sok connaît sa première publication en 1872, dans un mince ouvrage intitulé « Lettre : Le Cambodge », signé par un certain Paul Le Faucheur et édité à Paris chez Challamel Aîné. Le livre ne contient que quatre photographies : deux vues d'Angkor Wat, un portrait du roi Norodom Ier debout, et celui d'une « femme cambodgienne (Mi Soc) » — seule figure féminine de l'ouvrage.
Ce que le livre ne dit pas, c'est que cette « femme cambodgienne » est l'épouse de l'auteur lui-même.
Un demi-siècle plus tard, en 1923, un portrait identique ou très proche refait surface à la page 32 de « Siam: Land und Volk », somme photographique publiée en Allemagne par l'architecte et historien Karl Siegfried Döhring, spécialiste du Siam voisin où il travailla pour le gouvernement du roi Chulalongkorn.
Le livre allemand a hérité d'une réputation d'approximations dans ses légendes — jusqu'à confondre, sur d'autres planches, des femmes yao avec des femmes karen. C'est cette erreur éditoriale, commise cinquante ans après la prise de vue par un auteur qui n'avait pas encore posé le pied en Asie à l'époque du cliché, qui est à l'origine de toute la confusion « siamoise » qui a suivi.
Preuve n°1 : le fonds d'archive du musée lui-même
Au-delà des livres anciens, la photographie de Neang Sok est aujourd'hui conservée dans les collections publiques françaises. La fiche officielle du Musée des Confluences à Lyon, qui détient le fonds de photographies d'Emile Gsell légué par l'ancien musée colonial de Lyon, référence le cliché sous la cote 5MGL63, avec pour titre : « Portrait d'une femme cambodgienne », daté d'environ 1865-1879, et classé géographiquement sous « Asie / Cambodge ». Ce n'est pas une reconstitution a posteriori : c'est la fiche d'inventaire d'un musée français, entièrement indépendante de toute recherche généalogique ultérieure et de toute publication cambodgienne.
Note de transparence : la notice d'archive du musée porte, dans son champ de classement de fonds, la mention historique « Cambodge, cour de Siam » — un vestige du classement colonial de l'époque, où Cambodge et Siam étaient souvent regroupés administrativement dans les mêmes fonds d'archives, le Cambodge ayant longtemps été sous suzeraineté siamoise avant le protectorat français. Le titre de l'objet et son indexation géographique restent néanmoins sans ambiguïté : Cambodge.
Preuve n°2 : une recherche généalogique indépendante, avec nom et filiation
C'est le travail le plus solide, et le plus indépendant de Cambodge Mag : celui de la plateforme spécialisée Angkor Database, menée par le chercheur Jean-Jacques Donard. Cette base de données, dédiée à l'histoire khmère et distincte de toute publication cambodgienne grand public, documente la filiation suivante :
● Neang Sok, danseuse de haute taille au Ballet royal, destinée de ce fait aux rôles masculins du répertoire classique khmer (le « Neayrong »), rumeur ou réalité de favorite du roi Norodom Ier, qui l'aurait offerte à Paul Le Faucheur en reconnaissance de ses services pour la construction du nouveau palais royal ;
● leur fille, Malis Le Faucheur, épouse en 1884 Veang Thiounn, ministre du Palais royal ;
● leur petit-fils, Thiounn Mumm — ingénieur, premier Cambodgien admis à l'École Polytechnique, et figure politique cambodgienne majeure du XXe siècle — a confirmé cette filiation à Jean-Jacques Donard avant sa mort en 2022 ;
● cette même filiation a été recoupée en 2024 par la danseuse du Ballet royal Sok Nalys et par Yanine Pok, descendante directe de la lignée, qui appelait encore Neang Sok « Lok yay » — « Grand-mère vénérée ».
Preuve n°3 : une source totalement indépendante confirme le même mariage
Fait notable : cette filiation n'apparaît pas uniquement dans les sources spécialisées en histoire khmère. L'article Wikipédia consacré à la famille Thiounn — rédigé sans lien avec Cambodge Mag ni avec Angkor Database — indique lui aussi qu'en 1884, Thiounn épousa Malis, fille de « mī Soc » et de Paul Le Faucheur, ce dernier décrit comme un « coureur d'arroyos » à la réputation sulfureuse auprès des autorités indochinoises. Trois sources indépendantes les unes des autres — le musée, la base généalogique spécialisée, et une encyclopédie généraliste — convergent donc vers la même identité.
Preuve n°4 : le costume, une preuve indépendante de toute généalogie
La dernière ligne de preuve ne repose ni sur des archives familiales, ni sur des registres, mais sur l'analyse du vêtement lui-même — un champ d'expertise entièrement distinct. Les historiens du costume khmer identifient, sur ce même cliché de Gsell, un sampot chong kben et un sbai portés selon les codes vestimentaires propres à la cour du Cambodge du XIXe siècle. Ces pièces sont documentées, dans la littérature spécialisée sur l'habillement khmer, comme distinctes des usages siamois de la même époque — même si le royaume de Siam adoptera plus tard, au fil du temps, des variantes du même type de vêtement.
Qui était vraiment « Mi Soc » ?
Le surnom « Mi », que l'on retrouve accolé à son nom dans presque toutes les légendes d'époque, n'a rien d'affectueux dans son usage du XIXe siècle : c'était alors une manière légèrement dépréciative de désigner les Cambodgiennes engagées sentimentalement avec des étrangers. Neang Sok en portait la marque toute sa vie durant, dans les archives comme dans les livres.
Trois photographies d'elle par Gsell sont aujourd'hui recensées — dans des poses et des tenues différentes, mais avec la même coiffure relevée et le même bracelet d'or au poignet, signature discrète qui a permis aux chercheurs de rattacher les clichés entre eux avec certitude.
Un mariage arrangé à la cour de Norodom
L'homme à qui est adressé ce portrait, Paul Le Faucheur (1833, Pondichéry — 1874, Phnom Penh), n'était pas n'importe quel Français de passage. Fils d'un intendant de la Marine et d'une créole mauricienne, arrivé au Cambodge à la fin des années 1850, il se présente dans son propre livre comme « l'architecte du nouveau palais royal » de Phnom Penh — un titre qu'il s'attribue lui-même, mais que confirme en partie un rapport consulaire britannique de 1866, qui le décrit bien comme le bâtisseur du palais, rémunéré officieusement par les autorités françaises.
Entrepreneur actif du Phnom Penh des débuts du protectorat — il monte la première grande scierie du Cambodge à Chhlong, puis une carrière de calcaire près de Châu Đốc —, Le Faucheur devient si proche du roi Norodom que celui-ci lui offre l'une des danseuses de son propre Ballet royal en reconnaissance de ses services pour la construction du palais. Ce mariage, célébré au cœur des années 1860, est de toute évidence moins un choix romantique qu'un arrangement scellé entre deux logiques de pouvoir : celle d'un roi consolidant ses alliances avec les entrepreneurs français, et celle d'un homme cherchant à asseoir sa position à la cour. Neang Sok, elle, n'a laissé aucun témoignage écrit de ce qu'elle en pensait.
Le prix social d'être « Mi »
Dans sa thèse de doctorat consacrée aux élites cambodgiennes sous le protectorat (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2019), l'historienne Marie Aberdam relève une évolution frappante du statut social de ces compagnes de Français : entre 1872 et 1897, écrit-elle, le regard porté sur elles se durcit — celles qui, comme Neang Sok, avaient appartenu au Palais dans les années 1870 pouvaient encore jouir d'une forme de reconnaissance sociale ; deux décennies plus tard, des femmes placées dans une situation comparable n'étaient plus considérées, dans les correspondances coloniales, que comme des « femmes de mauvaise vie ».
Grâce à son passé au Palais royal, Neang Sok occupait une position sociale plus enviable que d'autres compagnes cambodgiennes de fonctionnaires français de l'époque, à l'image de Neang Teat, compagne du diplomate Jean Moura, ou de Neang Ruong, liée au résident supérieur Huyn de Vernéville. Un privilège relatif, qui n'efface ni l'asymétrie du mariage, ni le silence des archives sur ce qu'elle-même en a vécu.
Pourquoi la thèse « siamoise » ne résiste pas à l'examen
Face à ce faisceau de preuves convergentes, il est légitime de se demander d'où vient exactement l'hypothèse siamoise qui refait régulièrement surface en ligne. La réponse est traçable : elle repose sur une source unique, le livre allemand de Döhring publié en 1923 — cinquante ans après la prise de vue, par un auteur spécialiste du Siam mais absent d'Asie à l'époque du cliché, et dont l'ouvrage comporte des erreurs de légendage documentées ailleurs dans le même livre. Aucune source primaire siamoise — archive de cour, publication d'époque, fonds muséal thaïlandais — n'a, à ce jour, été produite pour appuyer cette identification. Elle s'est simplement recopiée, de livre en livre puis de fil de discussion en fil de discussion, sans jamais être vérifiée à la source.
Une descendance retrouvée, un siècle et demi plus tard
C'est justement grâce à ce travail de recoupement généalogique — mené notamment par la danseuse du Ballet royal Sok Nalys et par Yanine Pok, descendante directe de la lignée, qui appelait encore Neang Sok « Lok yay », « Grand-mère vénérée » — que l'identité de la femme du portrait a pu être établie avec certitude en 2024, mettant fin à des années de spéculations en ligne sur son origine réelle.
Pourquoi cette histoire compte aujourd'hui
Le portrait de Neang Sok compte parmi les toutes premières photographies identifiées d'une femme cambodgienne. Il documente, dans le détail du sampot et du sbai soigneusement drapés, le raffinement vestimentaire de la cour de Norodom Ier. Mais son intérêt dépasse la seule mode d'époque : contrairement à tant de portraits ethnographiques du XIXe siècle réduits à des légendes anonymes — « femme cambodgienne », « femme annamite » —, celui de Neang Sok a fini par retrouver un nom, une famille, une voix indirecte à travers ses descendantes, et désormais un faisceau de preuves archivistiques, généalogiques et vestimentaires qui convergent toutes vers une même conclusion.
Danseuse du Ballet royal, épouse d'un entrepreneur controversé, mère d'une lignée qui traverse l'histoire administrative du Cambodge jusqu'au XXe siècle : Neang Sok n'est ni une inconnue, ni un simple sujet d'étude, ni le fruit d'une légende mal recopiée. Elle est, comme le rappellent aujourd'hui ses propres descendantes — et comme le confirment quatre sources indépendantes les unes des autres —, une aïeule du Cambodge.
Sources : Musée des Confluences (Lyon), collection de photographies Emile Gsell, notice 5MGL63 — Angkor Database, notices « Lettre: Le Cambodge » et « Paul Le Faucheur » — Wikipédia, article « Thiounn » — littérature spécialisée sur le sampot chong kben et le sbai khmers — Marie Aberdam, « Élites cambodgiennes en situation coloniale » (thèse de doctorat, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2019).







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