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Mi Soc : l'histoire vraie de la danseuse royale que le monde n'a cessé de mal identifier

Un visage grave, un sampot savamment noué, un regard qui ne cille pas devant l'objectif. Depuis un siècle et demi, ce portrait pris vers 1866-1870 par le photographe français Émile Gsell circule à travers livres, ventes aux enchères et fils de discussion Internet — où on l'a tour à tour prise pour une dame de compagnie siamoise, une Vietnamienne, ou la concubine anonyme d'un officier colonial. Elle n'était rien de tout cela. Elle s'appelait Neang Sok, on la surnommait Mi Soc, elle dansait au Ballet royal du Cambodge, et elle a un nom, une descendance, une histoire — que des chercheurs n'ont reconstituée avec précision que ces toutes dernières années.

Neang Sok, dite « Mi Soc », photographiée par Émile Gsell au Cambodge, vers 1866-1870. Au dos du tirage original : « Femme Cambodgienne (Mi Soc) ». — Source : Wikimedia Commons / Musée des Confluences, collection Émile Gsell. Photo restaurée et colorisée
Neang Sok, dite « Mi Soc », photographiée par Émile Gsell au Cambodge, vers 1866-1870. Au dos du tirage original : « Femme Cambodgienne (Mi Soc) ». — Source : Wikimedia Commons / Musée des Confluences, collection Émile Gsell. Photo restaurée et colorisée

Une photographie qui a fait trois fois le tour du monde

Le cliché est signé Émile Gsell (1838-1879), photographe français qui s'installe à Saïgon à la fin des années 1860 et devient le premier photographe commercial de la colonie. C'est lui qui, en 1866, accompagne l'expédition Doudart de Lagrée-Garnier sur le Mékong et réalise les tout premiers clichés connus du temple d'Angkor. Il photographie aussi le roi Norodom Ier et son entourage — une partie de cette collection cambodgienne sera offerte en 1867 à l'impératrice Eugénie sous la forme d'un luxueux album, aujourd'hui conservé au Metropolitan Museum of Art de New York.

Le portrait de Neang Sok connaît sa première publication en 1872, dans un mince ouvrage intitulé Lettre : Le Cambodge, signé par un certain Paul Le Faucheur et édité à Paris chez Challamel Aîné. Le livre ne contient que quatre photographies : deux vues d'Angkor Wat, un portrait du roi Norodom Ier debout, et celui d'une « femme cambodgienne (Mi Soc) » — seule figure féminine de l'ouvrage. Ce que le livre ne dit pas, c'est que cette « femme cambodgienne » est l'épouse de l'auteur lui-même.

Un demi-siècle plus tard, en 1923, un portrait identique ou très proche refait surface à la page 32 de Siam: Land und Volk, somme photographique publiée en Allemagne par l'architecte et historien Karl Siegfried Döhring, spécialiste du Siam voisin où il travailla pour le gouvernement du roi Chulalongkorn. Le livre allemand a hérité d'une réputation d'approximations dans ses légendes — jusqu'à confondre, sur d'autres planches, des femmes yao avec des femmes karen. Mais l'erreur est éditoriale, pas photographique : le portrait de Neang Sok, lui, reste cambodgien de bout en bout, et Gsell l'avait pris des années avant même que Döhring ne pose le pied en Asie.

Neang Sok, dite « Mi Soc », photo restaurée et colorisée
Neang Sok, dite « Mi Soc », photo restaurée et colorisée

Qui était vraiment « Mi Soc » ?

Neang Sok était danseuse au Ballet royal du Cambodge sous le règne de Norodom Ier. Sa haute taille — rare qualité chez une danseuse royale — la destinait aux rôles masculins du répertoire classique khmer, le « Neayrong », où les interprètes féminines incarnent aussi bien les personnages d'hommes que de femmes. Selon la tradition familiale transmise par ses descendantes, elle aurait compté, un temps, parmi les favorites du roi Norodom lui-même.

Le surnom « Mi », que l'on retrouve accolé à son nom dans presque toutes les légendes d'époque, n'a rien d'affectueux dans son usage du XIXe siècle : c'était alors une manière légèrement dépréciative de désigner les Cambodgiennes engagées sentimentalement avec des étrangers. Neang Sok en portait la marque toute sa vie durant, dans les archives comme dans les livres.

Trois photographies d'elle par Gsell sont aujourd'hui recensées — dans des poses et des tenues différentes, mais avec la même coiffure relevée et le même bracelet d'or au poignet, signature discrète qui a permis aux chercheurs de rattacher les clichés entre eux avec certitude.

Un mariage arrangé à la cour de Norodom

L'homme à qui est adressé ce portrait, Paul Le Faucheur (1833, Pondichéry — 1874, Phnom Penh), n'était pas n'importe quel Français de passage. Fils d'un intendant de la Marine et d'une créole mauricienne, arrivé au Cambodge à la fin des années 1850, il se présente dans son propre livre comme « l'architecte du nouveau palais royal » de Phnom Penh — un titre qu'il s'attribue lui-même, mais que confirme en partie un rapport consulaire britannique de 1866, qui le décrit bien comme le bâtisseur du palais, rémunéré officieusement par les autorités françaises.

Entrepreneur actif du Phnom Penh des débuts du protectorat — il monte la première grande scierie du Cambodge à Chhlong, puis une carrière de calcaire près de Châu Đốc —, Le Faucheur devient si proche du roi Norodom que celui-ci lui offre, selon les recherches généalogiques les plus récentes, l'une des danseuses de son propre Ballet royal en reconnaissance de ses services pour la construction du palais. C'est ainsi que Neang Sok, rumeur ou réalité de favorite royale, devient l'épouse d'un Français d'affaires que l'administration coloniale elle-même considérait avec méfiance — certains le surnommaient un « coureur d'arroyos », et le gouverneur de la Cochinchine tenta même, sans succès, de le faire expulser du Cambodge.

Ce mariage, célébré au cœur des années 1860, est de toute évidence moins un choix romantique qu'un arrangement scellé entre deux logiques de pouvoir : celle d'un roi consolidant ses alliances avec les entrepreneurs français, et celle d'un homme cherchant à asseoir sa position à la cour. Neang Sok, elle, n'a laissé aucun témoignage écrit de ce qu'elle en pensait.

Une descendance retrouvée, un siècle et demi plus tard

De cette union naît une fille, Malis (Mlis) Le Faucheur. En 1884, dix ans après la mort de son père, elle épouse à son tour Veang Thiounn, ministre du Palais royal, fils de Veang Khamhuen — un mariage qui inscrit durablement la descendance de Neang Sok au cœur des élites administratives cambodgiennes. Le petit-fils du couple, Thiounn Mumm, ingénieur et figure politique cambodgienne du XXe siècle, a confirmé cette filiation avant sa mort en 2022 au chercheur Jean-Jacques Donard, de la plateforme Angkor Database.

C'est justement grâce à ce travail de recoupement généalogique — mené notamment par la danseuse du Ballet royal Sok Nalys et par Yanine Pok, descendante directe de la lignée, qui appelait encore Neang Sok « Lok yay », « Grand-mère vénérée » — que l'identité de la femme du portrait a pu être établie avec certitude en 2024, mettant fin à des années de spéculations en ligne sur son origine réelle.

Le prix social d'être « Mi »

Dans sa thèse de doctorat consacrée aux élites cambodgiennes sous le protectorat (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2019), l'historienne Marie Aberdam relève une évolution frappante du statut social de ces compagnes de Français : entre 1872 et 1897, écrit-elle, le regard porté sur elles se durcit — celles qui, comme Neang Sok, avaient appartenu au Palais dans les années 1870 pouvaient encore jouir d'une forme de reconnaissance sociale ; deux décennies plus tard, des femmes placées dans une situation comparable n'étaient plus considérées, dans les correspondances coloniales, que comme des « femmes de mauvaise vie ».

Grâce à son passé au Palais royal, Neang Sok occupait, selon cette même recherche, une position sociale plus enviable que d'autres compagnes cambodgiennes de fonctionnaires français de l'époque, à l'image de Neang Teat, compagne du diplomate Jean Moura, ou de Neang Ruong, liée au résident supérieur Huyn de Vernéville. Un privilège relatif, qui n'efface ni l'asymétrie du mariage, ni le silence des archives sur ce qu'elle-même en a vécu.

Pourquoi cette histoire compte aujourd'hui

Le portrait de Neang Sok compte parmi les toutes premières photographies identifiées d'une femme cambodgienne. Il documente, dans le détail du sampot et du sbai soigneusement drapés, le raffinement vestimentaire de la cour de Norodom Ier. Mais son intérêt dépasse la seule mode d'époque : contrairement à tant de portraits ethnographiques du XIXe siècle réduits à des légendes anonymes — « femme cambodgienne », « femme annamite » —, celui de Neang Sok a fini par retrouver un nom, une famille, une voix indirecte à travers ses descendantes.

Ce sont précisément ces dernières — Yanine Pok, Sok Nalys, et la mémoire transmise par Thiounn Mumm — qui ont permis, en 2024, de clore un siècle et demi de méprises sur l'identité de cette photographie devenue, malgré elle, l'une des images les plus reproduites — et les plus mal comprises — du Cambodge du XIXe siècle. Danseuse du Ballet royal, épouse d'un entrepreneur controversé, mère d'une lignée qui traverse l'histoire administrative du Cambodge jusqu'au XXe siècle : Neang Sok n'est ni une inconnue, ni un simple sujet d'étude. Elle est, comme le rappellent aujourd'hui ses propres descendantes, une aïeule du Cambodge.

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