Histoire : Le jour où de Gaulle a dit non aux Américains, devant cent mille Cambodgiens
- La Rédaction

- il y a 24 heures
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À l'heure où les bombes américaines tombaient sans discontinuer sur le Vietnam voisin, un vieux général en uniforme, Charles de Gaulle, est venu rappeler aux puissants de ce monde que l'Asie n'appartient à personne.

« Une foule comme on n'en avait jamais vu »
C'était le 1er septembre 1966. Ce jour-là, dans un stade de Phnom Penh chauffé à blanc, Charles de Gaulle a fait plus qu'un simple discours diplomatique. Il a dit tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas. Et il l'a dit en terre neutre, sous le regard ému du prince Sihanouk, devant une foule immense qui scandait son nom comme on chante un espoir.
Il faut avoir vu cette foule pour comprendre. Cent mille personnes, peut-être plus. Des paysans venus des rizières, des moines en robe safran, des familles entières arrivées dès l'aube. Le Cambodge, pays menu, coincé entre la guerre américaine et les rébellions communistes, vivait ce jour-là comme une respiration.
Depuis deux jours déjà, Phnom Penh était pavoisée aux couleurs de la France et du royaume. Sihanouk, toujours théâtral, avait voulu que rien ne soit laissé au hasard : bals royaux, régates sur le Mékong, haies d'honneur jusqu'au palais. Mais ce qui attendait le Général, ce matin-là, tenait moins du protocole que de l'âme.
« Il n'y a aucune chance que les peuples d'Asie se soumettent »
De Gaulle est apparu au micro, droit, en uniforme, avec cette façon qu'il a de suspendre le temps avant chaque phrase. Il n'est pas venu parler du passé. Pas un mot sur la colonisation, pas une allusion embarrassée à l'Indochine française. Il est venu parler du présent. Et le présent, c'était l'Amérique qui envoyait chaque jour davantage d'hommes et de bombes dans une guerre qu'elle ne savait pas finir.
Alors il a dit : « La France considère que les combats qui ravagent l'Indochine n'apportent, par eux-mêmes, aucune issue. » La foule a applaudi, mais ce n'était que l'entrée en matière. La phrase qui devait faire le tour du monde est arrivée un peu plus tard, sèche, presque impérieuse :
« Il n'y a aucune chance que les peuples de l'Asie se soumettent à la loi d'un étranger venu de l'autre rive du Pacifique. »
Dans la tribune officielle, les visages se sont figés. L'ambassadeur des États-Unis avait décliné l'invitation. Ses collaborateurs, présents, prenaient des notes sans lever les yeux. Ce n'était plus une critique voilée. C'était une leçon.
« La France a donné l'exemple naguère, en Algérie »
Et pour que nul n'en ignore la portée, de Gaulle a ajouté une référence que personne n'a manqué de relever : « La France a donné l'exemple naguère, en Algérie, en mettant délibérément un terme à des combats stériles. » Traduction : si nous avons eu le courage de partir après cent trente-deux ans de présence, pourquoi vous obstinez-vous ?
L'histoire retiendra que ce jour-là, le général de Gaulle n'a pas seulement pris la défense du Cambodge neutraliste. Il a adressé à Lyndon Johnson, sans le nommer, une mise en garde dont on mesure encore mal, aujourd'hui, les conséquences diplomatiques.
« Saïgon rompt, Washington fait semblant de ne pas entendre »
Dans les heures qui ont suivi, Saïgon a annoncé la rupture de ses relations avec Paris. Washington a fait semblant de ne pas avoir entendu. Mais dans les chancelleries européennes, le malaise était palpable. Un allié de l'OTAN, à peine quelques mois après le retrait français du commandement intégré, venait de donner une leçon de réalisme à la première puissance mondiale.
Sihanouk, lui, rayonnait. Il avait obtenu ce qu'il voulait : un parrain de poids pour sa politique de neutralité. Mais les Cambodgiens, dans les rues de Phnom Penh, retenaient autre chose. Ils avaient vu un chef d'État venu de l'autre bout du monde leur dire, sans détour, qu'ils avaient raison de refuser d'être les victimes d'une guerre qui n'était pas la leur.
« Une image qui traverse les décennies »
Il y a des images qui traversent les décennies sans s'effacer. Celle du cortège présidentiel quittant le stade, le Général debout dans sa voiture décapotable, salué par une marée humaine, en est une. On raconte que certains vieux soldats français, présents dans la délégation, avaient les larmes aux yeux. Non pas par nostalgie d'un empire disparu. Mais parce qu'ils avaient vu, pour la première fois depuis longtemps, un homme politique français dire quelque chose de vrai, au bon endroit, au bon moment.
« Cinquante ans plus tard, ils citent encore cette phrase »
Le voyage s'est achevé dans la soirée. L'avion du Général a décollé vers Paris, laissant derrière lui un petit pays qui, pour quelques heures, avait cru peser sur le destin du monde. À Washington, personne ne l'a oublié. À Phnom Penh non plus. Cinquante ans plus tard, quand on interroge les anciens, ils citent encore cette phrase, comme si elle avait été prononcée hier : « Il n'y a aucune chance que les peuples de l'Asie se soumettent à la loi d'un étranger. »
L'histoire, parfois, a le mauvais goût de se répéter. Mais elle garde aussi la mémoire de ceux qui ont su dire non avant tout le monde. Ce 1er septembre 1966, au bord du Mékong, de Gaulle était de ceux-là.







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