Lynda Him, l'ambition tranquille du riz cambodgien
- La Rédaction

- 27 juil.
- 7 min de lecture
Directrice générale de Primalis Corporation et vice-présidente de la Fédération cambodgienne du riz, Lynda Him évoque la place des femmes dans le secteur agricole cambodgien, la construction de la marque « Cambodge », la création de valeur ajoutée à l'export, le leadership dans une industrie mondiale compétitive, et son message aux prochaines générations de dirigeantes cambodgiennes. Entretien initialement publié dans Cambodia Leadership Review — Khmer Women Voices 2026.

Forte d'une carrière internationale menée entre le Cambodge, Singapour et l'Afrique, Lynda Him, directrice générale de Primalis Corporation et vice-présidente de la Fédération cambodgienne du riz, contribue à renforcer la position du Cambodge en tant qu'exportateur majeur de riz premium. Elle dirige l'une des plus grandes entreprises de décorticage et d'exportation de riz du Royaume, tout en soutenant la compétitivité à long terme du secteur agricole cambodgien.
Passionnée par la promotion du riz cambodgien sur les marchés mondiaux, Lynda Him est convaincue que l'avenir de l'agriculture repose sur la qualité, la production à valeur ajoutée, l'innovation et un positionnement international plus fort. Elle défend également le renforcement du leadership des femmes dans l'agro-industrie et le commerce international.
Les femmes dans le secteur agricole cambodgien
CLR : L'agriculture demeure l'un des secteurs les plus importants du Cambodge, et les femmes y jouent un rôle majeur tout au long de la chaîne de valeur. Comment avez-vous vu évoluer le rôle des femmes dans l'agriculture et l'agro-industrie au fil des années ?
Lorsque j'ai commencé dans ce secteur il y a plus de dix ans, les femmes étaient largement sous-représentées dans les postes de direction de l'agro-industrie. Elles étaient présentes partout dans les champs, à planter, récolter, trier, mais rarement autour de la table des décisions, rarement dans les négociations à l'export, rarement en train de définir la stratégie. Cela a changé, et ce changement est réel.
Aujourd'hui, je vois des femmes diriger des coopératives, gérer des unités de transformation, négocier directement avec des acheteurs internationaux. Ce basculement est en partie générationnel — les jeunes Cambodiennes sont mieux éduquées, plus confiantes, moins disposées à accepter un plafond qui n'a jamais été justifié. Mais il est aussi structurel : les programmes de soutien aux agricultrices, l'accès à la microfinance et les initiatives portées par la Fédération cambodgienne du riz ont ouvert des portes auparavant fermées.
Ce qui n'a pas suffisamment évolué, c'est la représentation aux plus hauts niveaux de décision. Nous sommes encore trop peu nombreuses à façonner la politique agricole nationale, à diriger les plus grands exportateurs, ou à siéger dans les conseils d'administration des associations professionnelles. J'ai conscience que mon rôle comporte une certaine visibilité, et je prends cette responsabilité au sérieux.
Il ne suffit pas de réussir en silence, il faut rendre le chemin plus visible pour celles qui viennent après.
L'agriculture cambodgienne n'est pas une industrie traditionnelle en attente de modernisation. C'est un secteur stratégique à ambition mondiale. Et cette ambition ne se réalisera que si nous mobilisons pleinement tous nos talents — ce qui signifie les femmes, pleinement et sans réserve, à tous les niveaux de la chaîne de valeur.
Construire l'histoire de la « marque Cambodge »
CLR : Le riz cambodgien a acquis une reconnaissance internationale pour sa qualité et est devenu l'un des produits phares du pays à l'export. Quelle importance revêt la construction de l'histoire de la « marque Cambodge » sur les marchés mondiaux, et quelles opportunités voyez-vous à l'avenir ?
Cette reconnaissance est le fruit d'années d'investissement dans les normes de qualité, les infrastructures d'exportation et un travail délibéré de construction de marque mené par les exportateurs et la Fédération.
Mais une réputation reste fragile, et nous devons continuer à améliorer la marque du riz cambodgien. La « marque Cambodge » doit être continuellement renforcée, par une qualité constante, par une traçabilité que les pays importateurs exigent de plus en plus, et par une narration qui relie le produit à son origine, d'une manière qui résonne auprès des consommateurs conscients à l'échelle mondiale.
L'opportunité à venir est considérable. À mesure que les classes moyennes se développent en Asie, en Europe et dans les pays du Golfe, l'appétit pour des produits alimentaires premium, liés à une origine précise, croît avec elles.
Le Cambodge peut positionner son riz comme la France positionne ses vins, ou le Japon son bœuf ou son poisson. Ce ne sont pas de simples matières premières, mais une expérience, portée par une histoire et un terroir.
Cela exige une coordination entre le gouvernement, les exportateurs, les agriculteurs et des institutions comme la Fédération. Et cela demande de la patience, car la valeur d'une marque se construit sur plusieurs années.
Primalis en a fait une priorité stratégique, avec des investissements dans des capacités technologiques hautement efficaces pour produire des produits de qualité premium destinés à nos clients à travers le monde.
Primalis est certifiée selon les normes de sécurité alimentaire FDA, HACCP, ISO 22000, HALAL, BRC et GMP. L'usine dispose de vastes installations d'entreposage pour le chargement, le stockage et la connectivité logistique.
Primalis a également collaboré avec de grands fournisseurs internationaux comme Buhler, Satake, Maersk, ou avec des institutions de référence comme la Banque de développement agricole et rural du Cambodge.
Nous ne nous contentons pas de vendre du riz. Nous représentons l'identité agricole du Cambodge sur les marchés mondiaux, et nous considérons cela à la fois comme une responsabilité commerciale et nationale.
Créer de la valeur ajoutée dans l'agriculture cambodgienne
CLR : Alors que le Cambodge cherche à dépasser la simple exportation de matières premières, quelle importance revêtent la transformation à valeur ajoutée, la construction de marque et le développement de produits pour renforcer le secteur agricole du pays ?
Exporter du paddy brut est la position la moins rémunératrice de la chaîne de valeur. Les agriculteurs travaillent, la terre produit, mais l'essentiel de la marge est capté ailleurs — dans le décorticage, la marque, la distribution, le rayon du magasin à l'étranger. Le Cambodge s'en est trop longtemps contenté.
La transformation à valeur ajoutée est désormais un impératif économique. Chaque kilogramme de riz qui quitte le Cambodge sous forme de produit fini, décortiqué, conditionné et estampillé — plutôt que de matière première brute — représente un multiple en termes de revenus, davantage d'emplois, et un signal plus fort envoyé aux acheteurs mondiaux que le Cambodge est un fournisseur sérieux et fiable.
Chez Primalis, nous avons investi dans une capacité de décorticage efficace et de qualité, dans le contrôle qualité à chaque étape, et dans le développement de formats de produits adaptés aux exigences des acheteurs internationaux.
Le défi plus large consiste à faire évoluer cette approche à l'échelle du secteur. C'est là que le soutien des politiques publiques compte. Nous avons besoin de davantage d'incitations à l'investissement, d'accès au financement, et d'assistance technique pour permettre aux petites coopératives d'atteindre les seuils de qualité exigés par les marchés premium. Le Cambodge dispose de la matière première.
Ce dont nous avons besoin aujourd'hui, c'est de la capacité à convertir cette matière première en valeur économique durable, pour les agriculteurs, pour les entreprises, et pour la position commerciale du pays à long terme.
Diriger dans une industrie d'exportation mondiale
CLR : En tant que directrice générale de l'un des plus grands exportateurs de riz du Cambodge et vice-présidente de la Fédération cambodgienne du riz, comment abordez-vous le leadership dans une industrie qui doit concilier les intérêts des agriculteurs, la compétitivité internationale et la durabilité à long terme ?
Le leadership dans cette industrie exige plusieurs qualités essentielles.
Les agriculteurs sont le socle. Sans eux, il n'y a ni riz, ni industrie d'exportation, ni Fédération, ni Primalis. Chaque décision que nous prenons au niveau commercial a des répercussions qui remontent jusqu'au petit exploitant qui a planté dans l'espoir d'un juste retour. C'est une réalité quotidienne qui façonne notre réflexion sur les prix, sur les engagements d'achat, et sur les relations que nous bâtissons avec les communautés agricoles.
La compétitivité internationale est essentielle. Nos acheteurs en Europe, en Chine et au Moyen-Orient ont le choix. Ils s'approvisionnent ailleurs lorsque le Cambodge ne parvient pas à garantir qualité, constance et fiabilité. Les sentiments ne remportent pas les appels d'offres, la performance oui. La discipline nécessaire pour diriger une opération commercialement rigoureuse est donc essentielle pour continuer à faire progresser durablement nos agriculteurs.
La durabilité n'est plus un facteur de différenciation, mais une exigence de base. Les normes environnementales, l'empreinte carbone, la consommation d'eau, les intrants chimiques sont des questions que nos acheteurs posent, et le cadre réglementaire ne fera que se durcir. Nous devons prendre les devants, et non simplement suivre.
Mon approche du leadership a toujours consisté à être directe, à rester proche de la réalité opérationnelle, et à construire des équipes capables de me challenger. La complexité de cette industrie exige des retours honnêtes sur ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas, et où nous devons investir pour rester compétitifs.
Inspirer la prochaine génération de dirigeantes
CLR : Quel conseil donneriez-vous aux jeunes Cambodiennes qui souhaitent construire une carrière dans l'agriculture, l'agro-industrie, le commerce international ou le leadership sectoriel ?
Lancez-vous ! À mon sens, des secteurs comme l'agriculture, le commerce, la finance ou la technologie ne laissent pas beaucoup de place aux femmes, à moins qu'elles ne la créent elles-mêmes.
Travailler dur et travailler intelligemment. Pour construire sa crédibilité dans des industries dominées par les hommes, il est essentiel d'avoir confiance en sa propre expertise, ses connaissances et ses forces. Nous devons travailler deux fois plus dur, mais qu'à cela ne tienne, faisons-le. Nous ne pouvons pas attendre le moment parfait.
Le mentorat. J'ai eu la chance d'avoir des modèles tôt dans ma carrière, chez Airbus, puis dans l'entreprise familiale. J'ai pu apprendre et démontrer ce dont j'étais capable. Cela m'a permis de croire en mon potentiel, à travers les échecs comme les réussites. Aujourd'hui, je forme de jeunes Cambodgiennes au sein de mes équipes, je leur offre l'opportunité de voyager avec moi lors de salons professionnels, de conférences, de séminaires, et de participer à des négociations de haut niveau avec des clients ou partenaires internationaux.
Les femmes originaires des provinces font preuve d'un état d'esprit encore plus fort et d'une plus grande volonté d'apprendre vite. L'objectif et l'ambition comptent. Je crois qu'il est important de savoir pourquoi l'on travaille dur et pourquoi l'on se bat pour changer le statu quo. Que ce soit pour nous-mêmes, nos familles, nos enfants ou nos parents, nous devons toujours nous rappeler que les femmes portent énormément de responsabilités.
Le secteur agricole cambodgien a un rôle véritable à jouer dans le développement du pays et dans l'alimentation des populations à travers le monde.
La prochaine génération de dirigeantes cambodgiennes évoluera dans un monde plus connecté, plus compétitif, et je l'espère, plus équitable. Ce que je souhaite transmettre, c'est une marque, une structure, une culture et un modèle de classe mondiale, construits depuis le Cambodge, au Cambodge, créant une valeur de classe mondiale reconnue à l'échelle internationale. Nous venons de très loin, mais nous n'en sommes qu'au début de l'histoire du riz cambodgien.







Commentaires