Frontière Cambodge-Thaïlande : la patience de Phnom Penh à l’épreuve des faits accomplis
Vingt mois après le premier cessez-le-feu, l’armée thaïlandaise démolit des maisons, creuse des bunkers et fore des puits sur des terres que le Cambodge revendique. Phnom Penh répond par des notes de protestation et des procédures juridiques. Le 15 septembre, une commission de conciliation des Nations unies ouvre ses travaux à Singapour.

Le 31 août, des soldats thaïlandais ont détruit deux maisons cambodgiennes dans la zone de Boeung Trakoun, village de Trapeang Samraong, district de Thmar Puok, province de Banteay Meanchey. Des engins de chantier ont ensuite nivelé le terrain et monté un remblai. Du 1er au 3 septembre, d’autres fortifications ont été élevées près de la pagode O Khla Khmum, à O’Smach, dans la province d’Oddar Meanchey. Du 4 au 7 septembre, un puits a été foré à Chouk Chey. Le 7, d’autres constructions civiles ont été rasées à Prey Chan.
Ces faits sont énumérés dans un communiqué du ministère cambodgien des Affaires étrangères daté du 8 septembre. Bangkok n’y avait pas répondu publiquement au moment de la publication. Ils s’ajoutent à une liste que Phnom Penh tient depuis janvier 2026 : fils barbelés, conteneurs maritimes, tranchées, et un hélicoptère de l’armée de l’air thaïlandaise entré le 3 septembre sur 400 mètres dans l’espace aérien cambodgien près du point de passage de Daung, à Battambang.
Le Cambodge proteste. Il ne tire pas.
Deux guerres et deux cessez-le-feu en dix-huit mois
Les combats de juillet 2025 ont duré cinq jours et fait au moins 48 morts selon les bilans consolidés depuis, avec plus de 300 000 déplacés de part et d’autre. Le cessez-le-feu du 28 juillet, obtenu à Kuala Lumpur sous médiation malaisienne et pression tarifaire américaine, a été complété le 8 août par un accord en treize points.
Le 26 octobre 2025, Hun Manet et Anutin Charnvirakul signaient devant Donald Trump et Anwar Ibrahim un accord de paix prévoyant le retrait des armes lourdes, un déminage conjoint et la libération de dix-huit soldats cambodgiens capturés en juillet. Le 10 novembre, une mine blessait des militaires thaïlandais en patrouille dans le district de Kantharalak, province de Si Sa Ket — deux selon l’armée thaïlandaise, quatre selon Human Rights Watch. C’était la septième explosion en quatre mois. Bangkok a accusé Phnom Penh d’avoir posé des mines neuves et suspendu l’accord dès le lendemain, libération des prisonniers comprise. Le Cambodge a démenti.
La seconde guerre a commencé le 7 décembre et duré vingt jours, avec des sorties de F-16, des tirs de roquettes et des barrages d’artillerie. Reuters a recensé au moins 101 morts. Le ministère cambodgien de l’Intérieur a comptabilisé 32 civils tués et 95 blessés côté khmer ; Bangkok a annoncé 25 militaires et un civil. Au pic du 25 au 27 décembre, plus de 640 000 Cambodiens avaient fui.
Le cessez-le-feu du 27 décembre, signé à Chanthaburi par les deux ministres de la Défense, a gelé les positions sur une « ligne de déploiement des troupes », chargé la Commission mixte de démarcation de reprendre ses travaux « dans les meilleurs délais » et prévu le retour des déplacés. Les dix-huit soldats cambodgiens ont été rendus le 31 décembre, après 155 jours de détention.
La commission mixte ne s’est toujours pas réunie sur les zones chaudes.
Ce que le Cambodge appelle occupation
En février 2026, Hun Manet déclarait à Reuters que des forces thaïlandaises occupaient des positions « profondément » en territoire cambodgien, « au-delà même de la revendication unilatérale thaïlandaise ». Le porte-parole du gouvernement, Pen Bona, chiffrait alors à près de 80 000 le nombre de civils empêchés de rentrer, routes coupées par des barbelés et des conteneurs. En mai, le décompte cambodgien atteignait un millier de conteneurs.
Les localités citées reviennent toujours : Prey Chan, Chouk Chey et Boeung Trakoun à Banteay Meanchey ; O’Smach, les temples de Ta Krabey et de Ta Muen Thom, Chob Angkunh et Chouk Krous à Oddar Meanchey ; An Seh, Ta Thav et Phnom Trap à Preah Vihear ; Thmor Da et Phluk Domrei à Pursat.
Deux épisodes d’août et de septembre ont durci le ton. Le 23 août, Anutin Charnvirakul s’est rendu auprès de ses troupes à An Seh, que Bangkok appelle Chong An Ma et rattache au district de Nam Yuen, dans la province d’Ubon Ratchathani, et que Phnom Penh situe dans le district de Choam Ksan, à Preah Vihear. Le communiqué cambodgien du 25 août parle d’une tentative délibérée de légitimer une occupation.
Le 7 septembre, le maréchal de l’air thaïlandais Prapas Somchaidee a conduit des observateurs de l’équipe de l’ASEAN basée en Thaïlande et des journalistes sur un site de plus de 80 hectares à O’Smach, présenté comme un ancien centre d’arnaques en ligne : 157 bâtiments, dont 29 auraient servi à la cybercriminalité. La délégation est entrée par le poste-frontière de Chong Chom. Phnom Penh y voit « l’exercice illégal d’une autorité administrative thaïlandaise » et rejette l’usage de la lutte contre la criminalité « comme prétexte » à une violation territoriale.
C’est le cœur de l’argument cambodgien : en bâtissant du dur, en amenant des tiers sur place et en modifiant l’état physique du terrain, Bangkok fabriquerait des faits accomplis destinés à peser sur une démarcation qui n’a jamais eu lieu. Le ministère cambodgien y voit une violation du protocole d’accord du 14 juin 2000 sur l’arpentage et la démarcation de la frontière terrestre, autant que du texte du 27 décembre.
Le dossier thaïlandais
Bangkok conteste cette lecture. Le centre d’information conjoint thaïlandais a répondu dès janvier 2026 que ses forces respectaient strictement la ligne de déploiement convenue et que leurs mouvements relevaient de la patrouille, du déminage et de la sécurisation. Après la polémique sur An Seh, le maréchal Prapas a ajouté que des conteneurs et des barbelés ne constituent pas une frontière et que le différend terrestre relève de la commission mixte, avec ses experts et ses relevés.
La Thaïlande met en avant trois griefs. Les mines antipersonnel, d’abord : sept incidents entre juillet et novembre 2025, plus d’une dizaine de blessés et plusieurs amputations. Les deux pays sont parties au traité d’Ottawa. En juillet 2025, l’armée thaïlandaise a affirmé avoir trouvé dix mines PMN-2 de fabrication russe fraîchement posées, un modèle qu’elle ne détient pas. Le Cambodge conteste et invoque les restes de guerre : le Centre cambodgien de déminage estime à quatre à six millions le nombre de mines encore dispersées sur le territoire. Aucune expertise indépendante n’a tranché.
Les centres d’arnaques en ligne, ensuite, que Bangkok présente comme une menace directe pour ses ressortissants et un motif d’opérations de sécurité. L’agression, enfin : dans une lettre au secrétaire général des Nations unies datée du 19 septembre 2025, la mission thaïlandaise accusait Phnom Penh d’envoyer des civils — femmes, enfants et moines compris — arracher des barbelés pour provoquer l’incident, et faisait état de quatre policiers thaïlandais blessés.
Human Rights Watch, qui a documenté les deux rounds, relève que les deux armées ont employé des armes explosives à large rayon d’action dans des zones habitées. L’organisation note aussi que la Thaïlande est le seul des deux pays dont l’usage d’armes à sous-munitions ait été établi. Le Cluster Munition Monitor 2026, publié le 8 septembre, la classe parmi les cinq États non parties à la convention de 2008 ayant employé ces armes entre mi-2025 et mi-2026, en l’occurrence au Cambodge, lequel figure parmi les neuf pays où de nouvelles victimes ont été recensées en 2025.
Preah Vihear : 562 zones endommagées
Le rapport de la mission consultative conjointe UNESCO-ICOMOS, mis en ligne le 9 septembre, donne une mesure indépendante des dégâts. Les experts, présents sur le site du 1er au 6 mars 2026, ont relevé 142 zones endommagées par les attaques de juillet 2025 et 420 par celles de décembre. Ils qualifient l’ampleur des destructions d’« incomparable » avec celle des conflits précédents autour du temple, écrivent qu’« aucune zone n’a été épargnée » et classent Preah Vihear en « danger sérieux et spécifique ».
Le temple est inscrit au patrimoine mondial depuis 2008. La Cour internationale de justice l’avait attribué au Cambodge en 1962.
Le Comité du patrimoine mondial, réuni à Busan en juillet 2026, a adopté à l’unanimité une décision condamnant la destruction de biens du patrimoine mondial en période de conflit armé, au titre notamment de la convention de La Haye de 1954. Le texte ne nomme aucun État. La délégation thaïlandaise a demandé un droit de réponse après l’intervention cambodgienne.
La patience comme stratégie
L’asymétrie explique beaucoup. La Thaïlande compte plus de 70 millions d’habitants, le Cambodge environ 17. Son armée est plus nombreuse, mieux équipée, dotée d’une aviation de combat que Phnom Penh n’a pas. Interrogé en février par Fox News sur une éventuelle riposte, Hun Manet a répondu qu’il ne croyait pas qu’on arrête une guerre par une guerre. En mai, devant les vétérans, il a précisé sa formule : si un pour cent de la porte reste ouvert à la négociation, le Cambodge le prendra ; cela ne veut pas dire s’agenouiller ni céder de la terre.
Cette patience a une logique juridique, que le ministère de l’Intérieur a résumée le 19 août : tant que le souverain territorial proteste sans relâche, l’occupant illégal n’acquiert aucun droit de possession permanent. Chaque note verbale est une pièce de dossier.
Elle a aussi un coût mesurable. La frontière terrestre est fermée depuis fin juin 2025 et Anutin Charnvirakul a redit à Paris, en mai, qu’il n’était pas question de la rouvrir. Le commerce bilatéral est tombé à 1,61 milliard de dollars sur les sept premiers mois de 2026, contre 2,4 milliards un an plus tôt. Les arrivées touristiques internationales au Cambodge ont chuté de 47,9 % au premier semestre, à 1,75 million. Près de 890 000 travailleurs migrants cambodgiens étaient rentrés de Thaïlande fin septembre 2025, et les transferts de fonds ont reculé de 37 % sur l’année. Phnom Penh a lancé début septembre un programme de réponse à la crise de 1,24 milliard de dollars. Du côté thaïlandais, le conseil d’affaires bilatéral estimait en mai à 180 milliards de bahts les pertes du commerce terrestre et à 30 % la proportion d’entreprises frontalières fermées.
Le coût humain se lit plus lentement. Le 19 août, le ministère de l’Intérieur comptait encore 18 703 personnes incapables de rentrer chez elles, dont 9 437 femmes et 6 066 enfants. Quinze écoles et sept centres de santé restaient fermés à Oddar Meanchey, Banteay Meanchey et Preah Vihear. Le même bilan recensait 1 558 maisons, 26 écoles, 14 hôpitaux, 19 pagodes et quatre temples anciens endommagés.
Le pari du droit
Faute de terrain, Phnom Penh a choisi les prétoires. Le 16 juin 2025, le Cambodge a saisi la Cour internationale de justice sur quatre secteurs : Ta Muen Thom, Ta Muen Toch, Ta Krabey et Mom Bei, dans le Triangle d’émeraude. La Thaïlande ne reconnaît pas la juridiction obligatoire de la Cour depuis 1960 — position que partagent 118 autres États membres de l’ONU — et refuse d’entrer dans la procédure. Le dossier est à l’arrêt.
Le volet maritime a mieux tourné. Le 5 mai 2026, le cabinet thaïlandais a dénoncé unilatéralement le protocole d’accord de 2001 qui encadrait depuis vingt ans la négociation sur les revendications maritimes qui se chevauchent. Le 2 juin, le Cambodge a déclenché la conciliation obligatoire prévue par l’annexe V de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, procédure qui ne requiert pas le consentement de l’autre partie. La commission constituée sous l’égide de la Cour permanente d’arbitrage tiendra sa première réunion à Singapour du 14 au 16 septembre. Les déclarations liminaires du 15 seront diffusées en direct en khmer, en anglais et en thaï. Prak Sokhonn, vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, portera la parole cambodgienne, assisté de Lam Chea, ministre chargé du secrétariat d’État aux Affaires frontalières.
Le précédent invoqué à Phnom Penh est celui du Timor-Leste et de l’Australie, dont la conciliation avait débouché en 2018 sur un traité de délimitation maritime. L’enjeu, ici, ce sont les hydrocarbures du golfe de Thaïlande.
Bangkok a répliqué en liant les deux dossiers : puisque le Cambodge est allé à la CNUDM, il n’y aurait plus lieu de discuter de la frontière terrestre. Hun Manet a jugé l’argument « un peu inexact et un peu injuste », rappelant que c’est la Thaïlande qui a supprimé le seul cadre bilatéral existant. Hun Sen, de son côté, a énuméré en juin la série des motifs de report avancés par Bangkok — dissolution du Parlement, gouvernement intérimaire sans mandat, président de commission non nommé, puis recours à la CNUDM — avant de demander aux Cambodgiens de patienter encore un peu.
Ce qui pourrait faire céder l’équilibre
Anutin Charnvirakul a dissous le Parlement en décembre 2025, au plus fort des combats. Son parti, le Bhumjaithai, a remporté 192 sièges sur 500 le 8 février 2026, première victoire du camp royaliste-conservateur depuis le début du siècle, et il a été reconduit en mars par 293 voix. La fermeté frontalière est un actif politique intérieur, pas seulement une posture militaire. Le mur promis pendant la campagne se construit : un premier tronçon de 1,3 kilomètre achevé fin juillet à Pong Nam Ron, dans la province de Chanthaburi, 23,6 kilomètres programmés à Sa Kaeo, environ 7 millions de bahts le kilomètre, un financement partiellement assuré par une fondation royale.
Le Cambodge a fait le pari inverse : accumuler des titres juridiques et des constats internationaux, et attendre. Le rapport de l’UNESCO, le Monitor sur les sous-munitions et la décision de Busan sont les premiers dividendes de cette ligne. Ils ne rendent pas une maison à Prey Chan.
Le 15 septembre à Singapour, pour la première fois depuis le début de la crise, les deux pays plaideront devant une instance qu’aucun des deux ne peut quitter d’un communiqué.








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