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Les premiers Khmers : sur les traces d'un peuple aux origines multiples

Sous les stalactites de Laang Spean, dans la province de Battambang, des archéologues creusent depuis plus de soixante ans dans une mémoire vieille de plusieurs millénaires. Ce que la terre y révèle bouleverse l'idée d'une identité khmère figée : les premiers habitants du Cambodge ne sont pas nés du même sol. Ils sont arrivés par vagues successives, venus des forêts de la Sonde, des rizières du sud de la Chine, puis des rivages de l'Inde.

Reconstitution artistique : une famille de chasseurs-cueilleurs hoabinhiens traverse la forêt tropicale d'Asie du Sud-Est, il y a environ dix mille ans
Reconstitution artistique : une famille de chasseurs-cueilleurs hoabinhiens traverse la forêt tropicale d'Asie du Sud-Est, il y a environ dix mille ans

La grotte qui garde la mémoire du Cambodge

Tout, ou presque, commence dans une cavité calcaire perchée au sommet du Phnom Teak Treang, dans le nord-ouest du pays. Découverte en 1965 par les préhistoriens Cécile et Roland Mourer, la grotte de Laang Spean est aujourd'hui considérée comme le site le mieux documenté de la préhistoire cambodgienne. Elle demeure le seul site du pays où l'outillage hoabinhien a été mis au jour dans une stratigraphie aussi précisément établie. Une mission franco-cambodienne, associant le Muséum national d'Histoire naturelle de Paris et le ministère cambodgien de la Culture, y a repris les fouilles à partir de 2009.

Sous cinq mètres de sédiments, trois grands niveaux d'occupation se superposent : une couche néolithique, une couche hoabinhienne, et, plus profondément, une couche pré-hoabinhienne encore mal connue. Les datations les plus récentes situent l'occupation hoabinhienne du site entre environ 12 900 et 5 000 ans avant le présent. Les ossements d'animaux retrouvés dans ces couches — bovinés, tortues, mollusques, cervidés — dessinent le portrait d'une population de chasseurs-cueilleurs capables d'exploiter aussi bien la forêt humide que les zones marécageuses environnantes.

Ces hommes et ces femmes du Hoabinhien, une culture technique répandue dans toute l'Asie du Sud-Est continentale, ne sont pas de simples silhouettes archéologiques. Des analyses génétiques menées sur des squelettes hoabinhiens retrouvés au Laos et en Malaisie ont permis de les rattacher à une lignée est-eurasienne très anciennement divergée, aujourd'hui apparentée aux populations andamanaises et à certains groupes forestiers de la péninsule malaise. Ce sont, en somme, les plus anciens habitants identifiables du territoire cambodgien actuel — des chasseurs-cueilleurs déjà présents plusieurs millénaires avant l'apparition de l'agriculture.

Une seconde vague : les agriculteurs venus du sud de la Chine

Le paysage humain du Cambodge bascule il y a environ 4 000 ans, avec l'arrivée d'un tout autre monde : celui des premiers agriculteurs. Deux études publiées coup sur coup en 2018 dans la revue Science ont changé la manière dont les chercheurs racontent cette période. En analysant l'ADN ancien de squelettes retrouvés sur plusieurs sites d'Asie du Sud-Est, dont Man Bac au Vietnam, les généticiens Mark Lipson et Hugh McColl ont montré que les premiers agriculteurs de la région portaient un double héritage génétique : une ascendance est-asiatique proche des populations agricultrices du sud de la Chine, mêlée à une ascendance eurasienne beaucoup plus ancienne, caractéristique des populations hoabinhiennes déjà présentes sur place.

Ce métissage n'est pas une hypothèse isolée. Pour Hugh McColl, chercheur à l'université de Copenhague et coauteur de l'une de ces études, aussi bien les chasseurs-cueilleurs hoabinhiens que les agriculteurs venus d'Asie de l'Est ont façonné la diversité génétique actuelle de l'Asie du Sud-Est, un apport encore enrichi par des vagues migratoires ultérieures. L'archéologue Peter Bellwood, qui a largement théorisé ce scénario dit du « double héritage », rappelle que les chasseurs-cueilleurs du Pléistocène sont restés les principaux occupants de la région jusqu'à ce que des agriculteurs néolithiques originaires du sud de la Chine migrent vers le continent et les îles d'Asie du Sud-Est, il y a environ 4 000 à 5 000 ans.

Ces nouveaux venus apportent avec eux la riziculture, la poterie et surtout une langue : le proto-austroasiatique, ancêtre direct du khmer moderne. En se mêlant aux populations hoabinhiennes déjà installées, ils fondent une lignée composite qui deviendra, des siècles plus tard, le socle génétique et linguistique des Khmers. Le khmer appartient aujourd'hui à l'une des familles linguistiques les plus anciennes du continent, parlée de l'Inde du Nord-Est jusqu'au Vietnam.

Angkor Borei, ou le choc silencieux avec l'Inde

Il faut attendre les premiers siècles de notre ère pour qu'un troisième acteur entre en scène, et son entrée est spectaculaire. À Angkor Borei, dans le sud du Cambodge actuel, s'élève l'un des tout premiers États d'Asie du Sud-Est continentale : le Funan, connu par les chroniques chinoises pour son commerce florissant avec l'Inde. On savait déjà, par l'archéologie, que les contacts culturels entre populations indiennes et populations locales d'Asie du Sud-Est continentale avaient débuté dès le IVe siècle avant notre ère. Mais en 2022, une étude publiée dans la revue Scientific Reports a livré une preuve bien plus intime de ce contact : de l'ADN.

En analysant le squelette d'un individu enterré dans le cimetière de Vat Komnou, sur le site d'Angkor Borei, une équipe internationale de généticiens a mis au jour un taux d'ascendance sud-asiatique compris entre 40 et 50 %, chez un individu ayant vécu au tout début de la période du Funan. La datation directe au radiocarbone place cette sépulture entre 78 et 234 de notre ère, soit environ un millénaire plus tôt que ce que laissaient supposer les précédentes estimations, fondées sur l'étude des populations actuelles. Les chercheurs estiment que les populations d'Inde du Sud constituent la source la plus plausible de cette ascendance, et notent que cet individu partage davantage de proximité génétique avec les Cambodgiens actuels qu'avec la plupart des autres populations d'Asie de l'Est et du Sud-Est.

Ce n'est donc pas seulement une religion, une écriture ou un art qui a traversé le golfe du Bengale vers les côtes cambodgiennes — ce sont des hommes et des femmes, dont la descendance s'est mêlée, génération après génération, à la population locale déjà façonnée par les vagues hoabinhienne et néolithique.

Un peuple, plusieurs héritages

De la grotte de Laang Spean aux nécropoles d'Angkor Borei, l'histoire des origines cambodgiennes se lit comme un palimpseste. En dessous, les chasseurs-cueilleurs hoabinhiens, présents depuis la fin du Pléistocène. Par-dessus, les agriculteurs austroasiatiques venus du sud de la Chine, porteurs du riz et de la langue khmère naissante. Et, en surface, l'empreinte plus tardive mais décisive de l'Inde, arrivée par la mer et le commerce plutôt que par la conquête.

Rien, dans cette succession de strates, ne dessine un peuple « pur » ou une origine unique. Le Cambodge qui émergera plus tard, aux temps glorieux d'Angkor, est déjà, dès ses tout premiers siècles, le fruit d'un long brassage — une identité composite, façonnée autant par les forêts d'Asie du Sud-Est que par les routes maritimes qui reliaient, il y a deux mille ans déjà, les rives du Mékong à celles du Gange.

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