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La piastre d’Indochine, quand la piastre valait de l’or… et finit par ruiner le Trésor

Unité monétaire imposée en 1885 sur l’ensemble du territoire indochinois, la piastre de commerce a longtemps incarné la puissance financière de la France en Extrême-Orient. Mais derrière cette façade se cache une histoire de scandales, de trafics et d’un décrochage monétaire qui précipitera la fin de la présence française. Retour sur une monnaie qui en disait long sur les fragilités du système colonial.

La piastre d’Indochine

Une monnaie unique pour cinq territoires

À l’aube de la colonisation, l’Indochine est une mosaïque monétaire. Au Tonkin, en Annam, en Cochinchine, au Cambodge et au Laos, circulent pêle-mêle sapèques de cuivre, ticals siamois, pesos mexicains et yens japonais. Les traités de commerce signés avec les puissances occidentales au milieu du XIXe siècle n’ont fait qu’ajouter à la confusion .

L’administration française met fin à ce chaos en 1885 avec la création de la piastre de commerce. Frappée à la Monnaie de Paris, cette pièce d’argent de 27,215 grammes devient, deux ans plus tard, l’unique monnaie légale de l’Union indochinoise. Pour la première fois, cinq territoires partagent un même étalon monétaire. L’unité est administrative et politique : elle est désormais aussi monétaire .

« La piastre était le socle de la domination française. Sans elle, il n’y aurait pas eu de politique économique cohérente », rappelle l’historien de l’économie coloniale Pierre Brocheux dans ses travaux sur l’Indochine. Pourtant, cette unité cache des accommodements. Au Tonkin, la monnaie de zinc de six centièmes de piastre est frappée en 1905 pour satisfaire les échanges populaires, tandis que les cours du riz continuent d’être négociés en sapèques dans les campagnes annamites.

La piastre d’Indochine

De l’argent au scandale : l’histoire d’un décrochage

Jusqu’en 1920, la piastre est adossée à l’argent, comme son ancêtre le peso mexicain. La Première Guerre mondiale bouleverse les équilibres : la flambée des cours du métal blanc contraint les autorités à suspendre la convertibilité. Un premier rattachement au franc français est opéré, mais sans véritable ancrage. C’est en 1931 que le lien devient officiel : une piastre vaut dix francs .

L’immédiat après-guerre rebat les cartes. Le 26 décembre 1945, le haut-commissaire de France en Indochine, l’amiral d’Argenlieu, fixe un nouveau taux : une piastre égale désormais 17 francs. La décision vise à prévenir l’inflation importée de la métropole. Elle produit l’effet inverse : le marché noir s’empare de la différence .

Pendant plusieurs années, un trafic d’une ampleur inouïe prospère. À Saïgon, à Hanoï, mais aussi à Paris, des circuits organisés achètent des piastres sur le marché parallèle au taux réel (environ 10 francs) pour les revendre au Trésor français au taux administré de 17 francs. La différence, payée par le contribuable, s’élève à environ 8,50 francs par piastre . L’affaire des piastres, révélée à partir de 1950, met en cause des responsables militaires, des hauts fonctionnaires et plusieurs parlementaires. Selon l’enquêteur Jacques Despuech, l’empereur Bảo Đại, l’ancien haut-commissaire Émile Bollaert, les généraurs Mast et Revers, ainsi que l’ancien ministre Paul Giacobbi auraient été impliqués. François Mitterrand est alors ministre des Colonies à partir de 1950, tandis que René Bousquet dirige la Banque de l’Indochine.

La piastre d’Indochine

Le scandale ébranle la IVe République. En 1952-1953, on découvre que le Việt Minh profite lui aussi du système pour s’armer, une partie des armes retournées contre les soldats français ayant été acquises grâce au trafic . Une commission parlementaire est constituée le 2 juillet 1953. Le 12 décembre suivant, l’Assemblée nationale décide de tenir secrets ses travaux. Entre-temps, une équipe de spécialistes membres de la commission part en Indochine le 1er septembre 1953 pour rapporter les preuves. L’avion s’écrase dans les Alpes françaises ; il n’y a aucun survivant. À bord se trouvaient également le grand violoniste Jacques Thibaud et le pianiste René Herbin .

Le gouvernement Laniel finit par dévaluer la piastre à 10 francs en avril 1953, mettant fin au trafic et actant sa mort financière avant même son extinction politique .

Que pouvait-on acheter avec une piastre ?

Le pouvoir d’achat de la piastre, comme son histoire, se divise en deux temps.

À la fin du XIXe siècle, la piastre d’argent a une valeur considérable. En 1868, à Saïgon, un repas dans un établissement de la rue Catinat, le cœur européen de la ville, coûte en moyenne 1,5 piastre . Pour les populations locales, ces sommes sont hors de portée. Le salaire d’un coolie oscille entre 0,20 et 0,30 piastre par journée de travail dans les plantations ou les docks.

Dans les années 1930, le taux fixe de 10 francs ancre la piastre dans un rapport stable avec la métropole. Le quintal de riz, base de l’alimentation et baromètre de l’économie régionale, se négocie entre 3 et 4 piastres. Une somme conséquente pour un ouvrier agricole qui gagne environ 0,50 piastre par jour.

La piastre d’Indochine

L’après-guerre, en revanche, signe l’effondrement. Un rapport officiel d’octobre 1950 souligne que « les indices de prix exprimés en piastres traduisent une augmentation par rapport à 1949 qui est parfois du même ordre de grandeur que les indices français, et parfois même supérieure ». Le même document précise qu’« au marché noir de Saïgon, l’or se négocie à des taux qui font apparaître une dépréciation de la piastre de l’ordre de 60 % » . Les archives du haut-commissariat de Saïgon indiquent que le volume des opérations commerciales en piastres passe de 32 milliards en 1948 à 66 milliards en 1950, une envolée qui reflète moins l’activité réelle que l’inflation et la spéculation. Les billets de 500 piastres, émis en grande quantité par les Japonais pendant l’occupation puis par les autorités françaises, circulent en masse. Les soldats français, payés en francs, se ruent vers les marchés de change parallèles, notamment à Cholon, le quartier chinois de Saïgon, où la piastre perd chaque jour un peu plus de sa substance.

L’héritage : trois monnaies pour un empire disparu

Lorsque les accords de Genève sont signés en 1954, la piastre agonise. Chaque nouvel État indépendant – Vietnam (qui reste divisé jusqu’en 1975), Cambodge et Laos – adopte sa propre monnaie.

Mais tous choisissent de conserver un lien avec l’ancienne unité de compte, témoignage discret de la continuité monétaire coloniale. Le dong vietnamien, le riel cambodgien et le kip laotien naissent ainsi sur les décombres de la piastre. Un « Institut d’émission des États associés » est créé pour gérer la transition .

Aujourd’hui, les collectionneurs s’arrachent les dernières pièces d’argent frappées à Paris. Mais l’histoire de la piastre dépasse largement la numismatique. Elle raconte celle d’une tentative d’unification économique sans véritable ancrage territorial, et celle d’un empire dont les abus monétaires annoncèrent, bien avant la défaite militaire, la fin annoncée. Comme l’écrit l’historien Daniel Leplat, les milieux économiques indochinois menèrent « une petite guerre perpétuelle » contre l’administration, transformant le dirigisme colonial en « occasions » pour la Banque de l’Indochine et les grandes maisons de commerce .

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