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L’Énigme Khmère : Les Autochromes ressuscités de Jules Gervais-Courtellemont

En septembre 1928, le National Geographic publiait vingt-sept photographies couleur d’un Cambodge presque inconnu du monde occidental. Signées d’un aventurier-photographe français, converti à l’islam, compagnon de Pierre Loti, pionnier de l’autochrome — ces images ressurgissent aujourd’hui avec une force intacte. Plongée dans l’objectif d’un visionnaire oublié.

Jules Gervais-Courtellemont — cérémonie bouddhiste, autochrome, vers 1927. Publié dans le National Geographic, vol. 54, n°3, septembre 1928. © National Geographic Society / Angkor Database
Jules Gervais-Courtellemont — cérémonie bouddhiste, autochrome, vers 1927. Publié dans le National Geographic, vol. 54, n°3, septembre 1928. © National Geographic Society / Angkor Database

Septembre 1928. Sur les tables des abonnés du National Geographic Magazine, un numéro fait soudainement l’effet d’une fenêtre ouverte sur un autre monde. Parmi les pages consacrées à l’Indochine française, vingt-sept photographies en couleur s’arrachent au gris habituel de la presse illustrée : des danseuses royales à la lisière des pierres dorées d’Angkor, un moine en robe safran perdu dans la contemplation des ruines, des façades de pagodes ruisselantes de lumière tropicale. Nous sommes en plein âge d’or de l’autochrome, et son maître est là : Jules Gervais-Courtellemont, explorateur, converti à l’islam, photographe des empires, ami de Pierre Loti — et grand témoin méconnu du Cambodge colonial.

Près d’un siècle plus tard, ces autochromes resurgissent dans leur pleine résolution grâce à l’Angkor Database, qui a numérisé un exemplaire original du magazine. Pour la première fois depuis 1928, il est possible de contempler ces images telles que les lecteurs américains les ont découvertes, dans la vivacité de leurs teintes chaudes et mélancoliques, entre sépia solaire et bleu crépusculaire.

Un Homme au Carrefour des Mondes

Photographie : Autoportrait de Gervais-Courtellemont, publié dans L’Illustration, 15 décembre 1894
Photographie : Autoportrait de Gervais-Courtellemont, publié dans L’Illustration, 15 décembre 1894

Jules Gervais-Courtellemont naît en 1863 à Avon, en Seine-et-Marne. Sa trajectoire serait banale si, à quatorze ans à peine, il ne se retrouvait seul à gérer une ferme en Algérie, abandonné par ses parents contraints de rentrer en France pour raisons de santé. Cette immersion forcée dans le monde arabe et berbère lui forge une âme de passeur entre les civilisations. En 1888, il ouvre un studio photographique à Alger et devient rédacteur de la revue L’Algérie artistique et pittoresque. Son destin bascule en 1894 : converti à l’islam, il accomplit le Hajj et devient l’un des tout premiers Occidentaux à photographier La Mecque — une audace qui aurait pu lui coûter la vie.

Sa carrière devient alors un atlas vivant. L’Espagne, la Syrie, l’Égypte, la Palestine, la Chine, le Yunnan, le Tibet — et l’Indochine, qu’il parcourt entre 1900 et 1903 en compagnie de son épouse Hélène, photographe elle aussi, fille de l’islamologue Charles Lallemand. Leur exposition commune à Hanoï en 1902 lui vaut la Médaille d’or de la Société géographique de France. Gervais-Courtellemont n’est pas un touriste de luxe : c’est un œil, une sensibilité, une façon de regarder le monde sans la morgue ordinaire du colonisateur.

« Il voit le Cambodge non pas comme une terra incognita à conquérir, mais comme une civilisation à comprendre — une nuance que la presse française de l’époque, tout à sa “mission civilisatrice”, était bien incapable d’envisager.» — Angkor Database, note éditoriale, 2025

L’Autochrome, ou la Couleur Arrachée au Temps

Pour saisir l’importance de ces images, il faut comprendre ce qu’est l’autochrome. Développé par Auguste et Louis Lumière à partir de 1904 et commercialisé dès 1907, ce procédé reste pendant près de trente ans la seule technique de photographie couleur accessible. Son principe est presque magique dans sa rusticité : une plaque de verre est recouverte de millions de grains d’amidon de pomme de terre — environ quatre millions au centimètre carré — teintés en rouge, vert et violet. La lumière, en traversant ces filtres microscopiques, impressionne une émulsion panchromatique et restitue, par combinaison, toute la gamme des couleurs du sujet photographié.

La fabrication est d’une complexité industrielle redoutable. Les grains sont triés au micron, colorés en trois bains distincts, mélangés avec une précision horlogère, étalés sur une plaque enduite de vernis collant, puis soumis à une pression de cinq tonnes par centimètre carré. Le résultat est une transparence positive d’une beauté souvent stupéfiante — chaude, légèrement granuleuse, irrémédiablement poétique.

Gervais-Courtellemont est l’un des grands maîtres de ce procédé. C’est d’ailleurs en voyant ses autochromes, lors d’une projection en 1909, que le philanthrope Albert Kahn est foudroyé par la révélation : il confiera immédiatement à ce procédé son projet monumental des Archives de la Planète, envoyant une cinquantaine de photographes aux quatre coins du globe pour constituer la première mémoire photographique en couleur de l’humanité.

 Vue panoramique d’Angkor Vat, autochrome, vers 1927. L’une des premières images en couleur du temple, publiée dans le National Geographic, septembre 1928.
Vue panoramique d’Angkor Vat, autochrome, vers 1927. L’une des premières images en couleur du temple, publiée dans le National Geographic, septembre 1928.

Angkor Vu par un Regard Américain

C’est le journaliste Robert J. Casey qui signe le texte accompagnant les autochromes dans le National Geographic de septembre 1928. Son article, intitulé “Four Faces of Siva : The Mystery of Angkor”, est un reportage à la fois littéraire et documenté sur les temples khmers. Mais la série photographique qui lui est adjointe sous le titre “The Enigma of Cambodia” — vingt-sept clichés en couleur de Gervais-Courtellemont — dépasse largement le rôle d’illustration.

Ce qui frappe d’emblée, c’est le regard singulièrement équilibré que portent les éditeurs américains sur le Protectorat français. Là où la presse française de l’époque s’évertue à glorifier la “mission civilisatrice”, le National Geographic s’attarde sur ce qui constitue la spécificité khmère : la danse classique royale, les scènes de pagode, les moines en méditation.

La sélection n’évite pas les sujets politiquement délicats : l’une des photographies montre la cour de justice de Phnom Penh, où des magistrats cambodgiens et français siègent côte à côte dans un inconfort palpable. Une autre documente l’École des arts cambodgiens — fondée en 1917 par George Groslier — que les légendes américaines rebaptisent maladroitement “école industrielle”, y voyant la formation de futurs techniciens là où se perpétuait en réalité une tradition artisanale millénaire.

Les éditeurs américains n’hésitent pas non plus à pointer discrètement quelques erreurs d’interprétation des savants français. Des édifices d’Angkor Vat que les archéologues de l’EFEO cataloguaient comme “bibliothèques” ? Le magazine note laconiquement : “Ils ont été appelés bibliothèques, mais étaient vraisemblablement des chapelles.” Petite saillie, grande portée.

La Pagode d’Argent et ses Fresques Disparues

Intérieur de la Pagode d’Argent (Wat Preah Keo), Phnom Penh, autochrome, vers 1927. Cette image est aujourd’hui l’un des rares témoignages des fresques murales détruites lors des restaurations des années 1960
Intérieur de la Pagode d’Argent (Wat Preah Keo), Phnom Penh, autochrome, vers 1927. Cette image est aujourd’hui l’un des rares témoignages des fresques murales détruites lors des restaurations des années 1960

Parmi les vingt-sept autochromes, l’une retient l’attention des historiens de l’art avec une insistance particulière. Référencée G-C (A) 10, elle montre l’intérieur de la Pagode d’Argent de Phnom Penh — le Wat Preah Keo — avec une clarté exceptionnelle. On y distingue sur les murs de vastes fresques d’un raffinement extrême, cycles narratifs inspirés du Reamker, la version khmère du Ramayana.

Ces peintures murales ont été partiellement détruites lors de travaux de restauration menés dans les années 1960. Elles ont ensuite subi les ravages de l’ère Khmère rouge. L’autochrome de Gervais-Courtellemont constitue aujourd’hui l’un des documents les plus précis jamais réalisés sur ces œuvres perdues — une photographie qui n’était, en 1928, qu’un cliché parmi d’autres, et qui est devenue, un siècle plus tard, un trésor d’histoire de l’art. Des plaques photographiques reproduisant ces murales, redécouvertes récemment, ont d’ailleurs été exposées au Musée Sosoro de Phnom Penh en octobre 2025.

REPÈRES · LA DANSE ROYALE KHMÈRE À PARIS EN 1906

Bien avant son voyage au Cambodge, Gervais-Courtellemont avait déjà croisé la danse classique khmère sous d’autres cieux. En juin 1906, le roi Sisowath effectue une visite historique en France. Les danseuses de son ballet royal se produisent au Théâtre de Verdure du Bois de Boulogne, à Paris. La représentation subjugue la presse française. Auguste Rodin lui-même assiste aux spectacles et en est bouleversé.

Parmi les témoins de cette soirée se trouve Gervais-Courtellemont, qui en réalise un saisissant reportage photographique pour L’Illustration en juin 1906. Cette image, longtemps attribuée à tort à d’autres photographes, est aujourd’hui restituée à son auteur par l’Angkor Database. Elle atteste l’intérêt durable de Gervais-Courtellemont pour cet art millénaire.

L’Énigme, la Marie Celeste et la Jungle

Pour conclure son article dans le National Geographic, Robert Casey choisit une métaphore audacieuse. Il fait parler un ingénieur français rencontré à l’Auberge d’Angkor, un certain “Monsieur Pierre Dupont des routes”, qui compare le site abandonné à la Marie Celeste — ce brigantine canadien retrouvé en 1872 dérivant dans l’Atlantique, tous voiles déployés, table mise, feux allumés dans la cuisine, mais sans un seul marin à bord. La comparaison est outrancière, bien sûr : on ne “quitte” pas une civilisation comme on abandonne un navire. Mais elle dit quelque chose de l’émoi que suscite Angkor chez le visiteur occidental de 1928 : une immensité trop silencieuse, un mystère que les fouilles de l’EFEO commencent à percer sans encore en connaître le dernier mot.

Ce sentiment d’énigme — renforcé par la lumière irréelle des autochromes — est peut-être ce qui donne à ces images leur pouvoir persistant. Elles ne documentent pas seulement une architecture, un peuple, un moment. Elles capturent une atmosphère : la lumière filtrée à travers les pierres mousseuses d’Angkor Thom, le silence orangé d’un sermon bouddhiste à la Pagode d’Argent, la grâce suspendue des danseuses royales dans leur loge improvisée parmi les ruines.

Élèves de l’école royale de ballet classique, autochrome, vers 1927. Le National Geographic légende cette image : “state-maintained classical ballet school”. Une façon américaine de saluer l’effort de préservation du patrimoine culturel khmer
Élèves de l’école royale de ballet classique, autochrome, vers 1927. Le National Geographic légende cette image : “state-maintained classical ballet school”. Une façon américaine de saluer l’effort de préservation du patrimoine culturel khmer

Un Regard Singulier dans le Contexte Colonial

Il serait anachronique de faire de Jules Gervais-Courtellemont un militant anticolonialiste avant l’heure. Ses travaux s’inscrivent pleinement dans le regard orientaliste du tournant du siècle : il a publié des ouvrages vantant l’“Empire colonial de la France”, il a photographié les “troupes coloniales” pendant la Grande Guerre. Mais quelque chose dans son parcours personnel — cet homme qui s’est converti à l’islam, qui a vécu parmi les paysans algériens, qui a voyagé déguisé pour atteindre La Mecque — infléchit son regard vers une curiosité sincère plutôt que vers la condescendance habituelle.

Là où ses contemporains français voient dans les scènes cambodgiennes matière à illustrer l’œuvre protectrice de la France, Gervais-Courtellemont photographie un moine en prière, une mariée dans sa parure, des femmes tissant la soie, des enfants jouant au pied des naga d’Angkor Vat. Il documente un peuple vivant, non un décor exotique.

Lorsqu’il meurt à Paris le 31 octobre 1931 — quelques semaines seulement après la publication de son dernier grand reportage en couleur pour le National Geographic — il laisse une œuvre considérable, dispersée entre les archives du musée Albert-Kahn à Boulogne-Billancourt et les collections de Washington D.C. Une œuvre qui n’attend, depuis presque un siècle, qu’un regard enfin digne d’elle.

« Ces autochromes ne sont pas des ruines. Comme Angkor lui-même, ils tournent encore l’eau : solides, intacts, mystérieux. Ils attendent simplement qu’on les regarde.»

La Résurrection Numérique

L’Angkor Database, projet de responsabilité sociale hébergé par le Templation Angkor Resort, a entrepris la numérisation en haute résolution d’un exemplaire original du National Geographic de septembre 1928. C’est la première fois depuis leur publication que ces vingt-sept autochromes peuvent être consultés dans une qualité fidèle à leur état d’origine.

L’intégralité de la série est désormais accessible en ligne, accompagnée d’un appareil critique rigoureux : identification des lieux, contextualisation historique, corrections des légendes originales parfois approximatives.

Ce travail de mémoire illustre une vérité souvent négligée : les archives photographiques du monde colonial sont une source d’histoire inépuisable. Non pas comme instrument de nostalgie, mais comme matériau d’enquête. Ce que l’objectif de Gervais-Courtellemont a saisi en 1927 dans les couloirs de la Pagode d’Argent, aucun historien ne pourra jamais le reconstituer autrement. La photographie, ici, n’est pas ornement : elle est document.

SOURCES

Jules Gervais-Courtellemont, “The Enigma of Cambodia (27 Natural-Color Photographs)”, in Robert J. Casey, “Four Faces of Siva: The Mystery of Angkor”, National Geographic, vol. LIV, n°3, septembre 1928, p. 302–332. Numérisation et notes critiques : Angkor Database (angkordatabase.asia).

Béatrice De Paste & Emmanuelle Devos, Les couleurs du voyage : L’œuvre photographique de Jules Gervais-Courtellemont, Paris Musées / Phileas Fogg, Paris, 2002.

National Science and Media Museum, “History of the Autochrome: The Dawn of Colour Photography”, 5 juin 2009.

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Jack
21 mai

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