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Cambodge & Nature : Sapria poilanei, la fleur fantôme des Cardamomes

Quelque part sur les pentes ruisselantes du mont Samkos, dans le massif des Cardamomes, une fleur perce la litière de feuilles mortes sans qu'aucune tige ne l'annonce. Elle n'a ni feuilles, ni racines visibles, ni chlorophylle. Elle ne vit que quelques jours, ne pousse nulle part ailleurs sur Terre, et le monde scientifique l'a crue disparue pendant plus de soixante ans. Voici l'histoire de Sapria poilanei, l'une des plantes les plus rares et les plus méconnues du Cambodge.

Fleur parasite de la famille des Rafflesiaceae
Fleur parasite de la famille des Rafflesiaceae

En décembre 2010, le photographe naturaliste Jeremy Holden, en mission pour l'ONG Fauna & Flora International (FFI), s'enfonce dans la forêt humide du Phnom Samkos, point culminant du sud-ouest cambodgien. Sur une liane grimpante, il découvre une vingtaine de bourgeons charnus, dont l'un vient d'éclore : une corolle épaisse, tachetée de rouge, de blanc et de jaune, à la texture presque animale. Ce n'est pas une orchidée, ni un champignon. C'est Sapria poilanei, une plante parasite que la science n'avait pratiquement plus revue depuis les années 1930.

Une fleur sans corps

Sapria poilanei appartient à la famille des Rafflesiaceae, tristement célèbre pour avoir donné naissance à Rafflesia arnoldii, la plus grande fleur du monde, en Indonésie. Comme sa cousine géante, Sapria poilanei est holoparasite : elle a perdu, au cours de son évolution, la capacité de photosynthèse. Aucune feuille, aucune tige, aucune racine ne trahit sa présence entre deux floraisons. Toute la plante vit à l'intérieur des racines et des tiges d'une liane hôte du genre Tetrastigma, dont elle détourne l'eau et les nutriments comme un champignon détournerait ceux d'un arbre.

Seul signe extérieur de son existence : un bourgeon, qui met plusieurs mois à se former avant de s'ouvrir en une fleur charnue de 6 à 12 centimètres de diamètre, striée de blanc sur fond rouge sombre. La floraison ne dure que quelques jours. Passé ce délai, la fleur se flétrit et la plante retourne à l'invisibilité, cachée dans les tissus de son hôte jusqu'au cycle suivant.

Soixante ans de silence

L'histoire de Sapria poilanei est celle d'une redécouverte. Décrite pour la première fois par le botaniste français François Gagnepain à la fin des années 1930 à partir de spécimens récoltés dans les Cardamomes, l'espèce disparaît ensuite des relevés scientifiques pendant des décennies, victime des bouleversements qui traversent le Cambodge et l'isolement de ses forêts les plus reculées. Ce n'est qu'en 2000 qu'une équipe la retrouve sur le Phnom Samkos, confirmant qu'elle n'avait pas disparu, seulement échappé à toute observation.

La mission de FFI en 2010 permet, pour la première fois, de documenter et de photographier la plante in situ de façon détaillée, dans le cadre d'un inventaire plus large de la biodiversité des Cardamomes, qui a également révélé des grenouilles au sang vert, des populations de crocodiles siamois considérés éteints à l'état sauvage, et plusieurs espèces de plantes carnivores du genre Nepenthes.

Une exclusivité cambodgienne

Le genre Sapria ne compte que quatre espèces connues dans le monde, toutes originaires des forêts de montagne d'Asie du Sud-Est : Sapria himalayana, largement répandue du nord-est de l'Inde au Vietnam ; Sapria ram, propre à la Thaïlande ; Sapria myanmarensis, décrite en Birmanie en 2019 ; et Sapria poilanei, dont l'aire de répartition confirmée se limite aux Cardamomes cambodgiennes. Elle reste, à ce jour, le seul représentant de la famille des Rafflesiaceae recensé au Cambodge.

Une survie suspendue à la forêt

L'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) classe Sapria poilanei parmi les espèces en danger. Sa biologie la rend doublement vulnérable : dépourvue de feuilles et de racines propres, elle ne peut survivre sans la liane Tetrastigma qui l'héberge, elle-même tributaire d'une forêt primaire intacte. Toute coupe, tout défrichement qui fait disparaître son hôte condamne du même geste la plante parasite, invisible jusqu'à sa floraison et donc difficile à recenser, protéger ou simplement anticiper sur le terrain.

Les Cardamomes, où elle a été trouvée, forment l'un des derniers massifs de forêt tropicale à peu près intacts d'Asie du Sud-Est : plus de 4 millions d'hectares à cheval sur le Cambodge, la Thaïlande et le Vietnam, dont près de la moitié bénéficie aujourd'hui d'un statut de protection. Sapria poilanei n'y est qu'un habitant parmi d'autres, mais son existence même, fantomatique et presque insaisissable, résume ce que ce massif a de précieux : des espèces que la science découvre, perd, puis redécouvre, au gré de ce qui subsiste de forêt intacte pour les abriter.

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