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L'aéroport de Pochentong : 85 ans d'histoire, d'économie et de mémoire nationale

Entre l'ancien et le moderne, entre le village et le monde, un terrain aux abords de Phnom Penh a porté, pendant près d'un siècle, une part entière de l'identité cambodgienne. L'aéroport de Pochentong n'a jamais été un simple point de transit : il fut, dès sa conception, un projet politique et symbolique, porté par la vision du roi-père Norodom Sihanouk pour un Cambodge indépendant, moderne et ouvert sur le monde.

L'aérogare de Pochentong peu après son inauguration, avec un avion à hélices stationné sur le tarmac (photo d'époque, colorisée).
L'aérogare de Pochentong peu après son inauguration, avec un avion à hélices stationné sur le tarmac (photo d'époque, colorisée).

Fermé au trafic commercial en septembre 2025 au profit du nouvel aéroport international Techo, Pochentong entame aujourd'hui une nouvelle existence : celle d'un site de mémoire nationale.

Un rêve de souveraineté porté par le roi-père

Pour Norodom Sihanouk, artisan de l'indépendance cambodgienne en 1953, l'aviation civile n'était pas une simple question d'infrastructure : elle incarnait la capacité du jeune royaume à s'affirmer sur la scène internationale. Dans le cadre du Sangkum Reastr Niyum, le mouvement politique et social qu'il anime pour transformer le pays, le roi-père voit dans l'aéroport un outil de modernisation autant qu'un symbole national. Son ambition dépasse le seul transport aérien : il rêve d'un Cambodge pacifique et prospère, plaque tournante des échanges, de la culture et du savoir en Asie du Sud-Est — un rêve que la guerre, l'instabilité et le génocide manqueront de briser, mais qui continue, aujourd'hui encore, d'inspirer la jeunesse cambodgienne.

C'est dans cet esprit que Sihanouk s'implique personnellement dans la conception du nouvel aéroport, tenant à ce que l'architecture du bâtiment reflète elle aussi cette ambition de modernité khmère.

D'un modeste terrain d'aviation à l'aéroport national

Le site accueille ses premiers aménagements aéronautiques dès 1924, sous l'administration coloniale française, avant d'être repris et développé par les forces japonaises pendant l'occupation de la Seconde Guerre mondiale, qui multiplient alors les terrains d'aviation à travers le pays. Ce n'est toutefois qu'après l'indépendance que le site change véritablement de dimension : les travaux de construction du véritable aéroport international débutent en décembre 1956, financés conjointement par les gouvernements français et cambodgien, pour un coût de 134,4 millions de riels.

L'aéroport est officiellement inauguré le 19 janvier 1959, sous le nom de Pochentong International Airport. La conception de son bâtiment d'accueil, notamment le hall VIP, est confiée à Vann Molyvann, jeune architecte formé à Paris et bientôt figure de proue du mouvement de la « Nouvelle architecture khmère », qui allie les lignes du modernisme international aux formes et motifs traditionnels khmers. Le choix de cet architecte n'est pas anodin : le roi-père tenait à ce que le meilleur talent national donne au pays une porte d'entrée à la hauteur de ses ambitions, un geste dont l'écho se retrouve aujourd'hui dans la mémoire collective transmise notamment par le Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam) et la Bibliothèque de la Reine mère, qui œuvrent à la préservation de cet héritage architectural et historique.

L'épreuve de la guerre

Les années 1970 transforment radicalement la vocation de l'aéroport. Alors que le pays sombre dans la guerre civile, Pochentong devient un point d'appui stratégique vital pour la capitale assiégée. Entre octobre et décembre 1973, des avions-cargo américains y acheminent par pont aérien près de 3 000 tonnes de riz destinées à nourrir Phnom Penh. Lorsque les Khmers rouges coupent les dernières routes terrestres et fluviales en avril 1975, l'aéroport devient l'unique voie de ravitaillement de la ville. Le dernier vol régulier décolle le 10 avril 1975, sept jours avant la chute de la capitale.

Sous le régime de Pol Pot, l'aéroport tombe presque à l'arrêt complet, à l'exception de rares liaisons en provenance de Pékin ou de Pyongyang — un silence aérien à l'image du silence imposé au pays tout entier.

La renaissance : des Nations unies à la concession internationale

Le tournant des années 1990 marque le retour de Pochentong sur la scène internationale. Entre octobre 1991 et mars 1992, l'aéroport accueille le déploiement de la Mission préparatoire des Nations unies au Cambodge, prélude à l'Autorité provisoire des Nations unies au Cambodge (APRONUC). Il devient alors le point d'entrée névralgique de l'une des plus vastes opérations de maintien de la paix de l'histoire onusienne, avec un budget de 1,6 milliard de dollars destiné à rapatrier les réfugiés, désarmer les factions rivales et organiser des élections libres — jetant les bases du « second royaume » cambodgien.

Cette renaissance politique s'accompagne d'une modernisation économique. Le 6 juillet 1995, le gouvernement royal signe un accord de concession de vingt ans avec la Société Concessionnaire d'Aéroport (SCA), coentreprise franco-malaisienne détenue à 70 % par le Groupe GTM et à 30 % par la société malaisienne Muhibbah Masterron. La SCA s'engage dans un programme de travaux de 110 millions de dollars : nouvelle piste, nouveaux terminaux passagers et fret, hangars, système d'atterrissage aux instruments de catégorie III. Le groupe Berger assure, pour le compte de l'État cambodgien, le contrôle technique indépendant de l'ensemble du projet.

Pochentong devient alors la principale porte d'entrée aérienne du royaume, portée par l'essor du tourisme et du commerce extérieur cambodgiens. En 2003, il est officiellement rebaptisé « Aéroport international de Phnom Penh », même si les Cambodgiens continuent, par attachement, à l'appeler Pochentong.

La fin d'une époque et le passage de témoin à Techo

Le 8 septembre 2025 à minuit, les derniers vols commerciaux quittent Pochentong, clôturant près de sept décennies de service ininterrompu. Dès le lendemain, le nouvel aéroport international Techo, projet colossal évalué selon les sources entre 1,5 et 2,3 milliards de dollars, est inauguré en grande pompe, ouvrant un nouveau chapitre de l'histoire aéronautique cambodgienne.

Un patrimoine national à réinventer

Loin d'être abandonné, le site de 386 hectares fait aujourd'hui l'objet d'une attention particulière des autorités. En mai 2025, le Premier ministre Hun Manet a affirmé publiquement que ni lui ni l'ancien Premier ministre Hun Sen n'avaient jamais envisagé de céder le terrain à des intérêts privés : Pochentong restera propriété de l'État et vocation publique, en hommage à son fondateur, le roi-père Norodom Sihanouk. Un groupe de travail interministériel, dirigé par le secrétaire d'État Chheang Vannarith, a été constitué pour étudier sa gestion et sa reconversion à long terme.

Le coût annuel d'entretien du site est aujourd'hui estimé à environ 3 millions de dollars, que les autorités espèrent en partie compenser par des activités compatibles avec sa vocation publique : espaces verts, équipements culturels, zones commerciales limitées. L'Association des architectes khmers a proposé un projet de reconversion en « ville-éponge » (Sponge City), vaste parc urbain inspiré de modèles tels que Central Park à New York ou Hyde Park à Londres — une manière, pour la capitale, de redonner à ses habitants un espace commun à la mesure de l'ambition qui avait présidé à sa naissance.

Une mémoire vivante

Aujourd'hui surnommé « le vieil aéroport », Pochentong n'est pourtant pas qu'une relique. Il demeure le point de rencontre entre le passé et l'avenir du Cambodge, entre la mémoire du roi-père bâtisseur et les aspirations d'une jeunesse tournée vers demain. À travers les travaux de préservation menés notamment par le Centre de documentation du Cambodge et la Bibliothèque de la Reine mère, ainsi que par les projets architecturaux actuellement à l'étude, Pochentong s'apprête à devenir bien plus qu'un lieu de souvenir : un espace où se réinvente, pour les générations futures, l'identité cambodgienne elle-même.

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