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Kep, la mer qui revenait de loin : chronique d'un sanctuaire retrouvé

Il y a dix ans, l'archipel de Kep était une mer épuisée : herbiers labourés, dugongs disparus, dauphins réduits à l'état de rumeur. Aujourd'hui, cette même mer porte un label international, un quart d'un vaste plan national de restauration est déjà déployé, et les pêcheurs y voient revenir des espèces qu'ils croyaient perdues à jamais. Retour sur deux décennies d'obstination qui ont fait de ce coin oublié du golfe l'une des plus belles réussites de conservation marine d'Asie du Sud-Est.

Un hippocampe accroché à un brin d'herbe marine : six espèces de ce discret cavalier vivent dans les eaux de l'archipel de Kep
Un hippocampe accroché à un brin d'herbe marine : six espèces de ce discret cavalier vivent dans les eaux de l'archipel de Kep

Une mer à l'agonie

Il y a encore une décennie, les eaux qui baignent les treize îles de l'archipel de Kep — Koh Seh, Koh Angkrong, Koh Mak Prang, Koh Pou et leurs voisines, à la pointe méridionale du Cambodge — étaient le théâtre d'un désastre silencieux. Les chalutiers de fond raclaient méthodiquement les herbiers de posidonies, éventraient les récifs coralliens, aspiraient les derniers spécimens de la mégafaune marine. Pêche électrique, dynamite : rien n'était épargné.

Les pêcheurs locaux revenaient bredouilles. Les dugongs avaient disparu. Les dauphins, classés « en danger » sur la Liste rouge de l'UICN, n'étaient plus que de rares fantômes aperçus au loin. Et sous la surface, dans les prairies d'herbes marines qui abritent la plus grande concentration d'hippocampes du pays, six espèces parmi les plus discrètes de l'océan s'éteignaient à bas bruit — capturées comme prises accessoires ou revendues séchées à des intermédiaires vietnamiens.

Le pari du béton et de la patience

C'est dans ce contexte de dévastation que Marine Conservation Cambodia (MCC), organisation britannique fondée en 2008 et installée dans l'archipel de Kep à partir de 2013-2014, entreprend de cartographier l'invisible : distribution, densité et cycle de vie des hippocampes, puis des herbiers tout entiers. Alliée à Project Seahorse, au Shedd Aquarium de Chicago et au Département des pêches du Cambodge, elle bâtit l'un des programmes de conservation des syngnathidés les plus rigoureux d'Asie du Sud-Est.

La méthode repose sur une innovation aussi simple qu'efficace : des structures de béton immergées, connues sous le nom de Conservation and Anti-Trawling Structures (CANTS) puis de Fishery Productivity Structures (FPS), déployées pour stopper physiquement les filets de chalutage, offrir des substrats de fixation aux herbiers et constituer des récifs artificiels. Autour de Koh Seh, deux zones de non-prélèvement strict voient le jour : ni pêche, ni mouillage, ni activité touristique non encadrée, sous la surveillance de patrouilles régulières.

Plus de 350 de ces structures ont été déployées en cinq ans dans l'archipel. Le projet vaut à MCC le Marine Protection Prize de la National Geographic Society en 2018 — la première distinction internationale d'une longue série.

Le ponton d'accès à une base de terrain de Marine Conservation Cambodia, point de départ des équipes de plongeurs
Le ponton d'accès à une base de terrain de Marine Conservation Cambodia, point de départ des équipes de plongeurs

Ce que disent les chiffres

Les cartographies de MCC, couvrant 35 820 hectares, ont recensé à mi-2023 quelque 6 399 hectares d'herbiers marins, 1 202 hectares d'algues, 440 hectares de bancs de bivalves et 65 hectares de récifs coralliens. L'herbier de Kep s'est révélé être le plus grand du Cambodge et l'un des plus diversifiés de la région, avec dix espèces de phanérogames marines répertoriées et plus de 2 500 hectares en cours de régénération active. L'Aire de Gestion des Pêcheries Marines de Kep, proclamée au niveau national en avril 2018 après quatre années de travail, couvre à elle seule 11 354 hectares.

Sur les sites équipés de structures FPS, l'abondance de poissons est aujourd'hui six fois supérieure à la normale — 2 040 poissons recensés, appartenant à 55 espèces, avec un retour marqué des juvéniles d'espèces commercialement importantes. Des chiffres arides, mais qui traduisent une réalité concrète pour les pêcheurs des neuf communautés partenaires du projet : des filets moins vides, et parfois, l'apparition d'espèces que plus personne n'espérait revoir.

Suivi de terrain en eaux peu profondes
Suivi de terrain en eaux peu profondes

Le retour des espèces fantômes

Sur les écrans des équipes de surveillance, les données racontent une histoire que l'on croyait perdue. Les relevés de terrain de MCC ont documenté le retour du dauphin à bosse indo-pacifique et du dugong dans les eaux de Kep et de Kampot — trois espèces que beaucoup pensaient définitivement chassées de ces rivages.

Un dugong broute un herbier marin : ce grand mammifère, que l'on croyait chassé des côtes cambodgiennes, y refait des apparitions
Un dugong broute un herbier marin : ce grand mammifère, que l'on croyait chassé des côtes cambodgiennes, y refait des apparitions

Et puis il y a l'hippocampe, discret cavalier de l'archipel oublié. Six espèces ont été répertoriées dans ces eaux : Hippocampus spinosissimus, H. kuda, H. histrix, H. trimaculatus, H. kelloggi et le délicat H. mohnikei. Un être de paradoxes — nageur parmi les plus lents de l'océan, incapable de dépasser un mètre cinquante à l'heure, mais chasseur redoutable qui capture jusqu'à 90 % de ses proies dans de bonnes conditions, loin devant le lion. Le seul animal sur Terre, aussi, chez qui c'est le mâle qui porte les petits à terme. Grâce aux travaux de MCC, l'espèce est aujourd'hui inscrite à la convention CITES pour le Cambodge.

Un « Hope Spot » signé Sylvia Earle

Le 1er avril 2019, la reconnaissance internationale arrive. L'archipel de Kep est déclaré « Hope Spot » par Mission Blue, l'alliance fondée par la légendaire océanographe Sylvia Earle, qui désigne ainsi les lieux jugés « critiques pour la santé de l'océan ». Une consécration symbolique mais puissante, qui place ces eaux cambodgiennes sur la carte mondiale de la biodiversité marine à protéger — et qui vient couronner le travail de terrain mené depuis plus d'une décennie par MCC, membre actif du comité technique de gestion provinciale de la zone.

De l'archipel à la côte tout entière

Ce qui se joue à Kep ne reste plus circonscrit à ses treize îles. Porté par le ministère cambodgien de l'Agriculture, des Forêts et de la Pêche, avec le soutien de la Banque asiatique de développement (BAD) et de l'Agence française de développement (AFD), le projet Sustainable Coastal and Marine Fisheries (SCMF) a franchi en 2026 une étape symbolique : 1 250 structures de productivité halieutique déployées, soit un quart de l'objectif total, protégeant déjà plus de 20 000 hectares d'habitats marins dans quatre provinces — Kampot, Kep, Koh Kong et Preah Sihanouk.

Mandatée par le ministère et financée par la BAD, MCC doit déployer à terme 5 000 structures le long de tout le littoral cambodgien. Le travail commencé sur quelques îles isolées prend désormais une dimension nationale, porté par une coalition qui réunit institutions, bailleurs internationaux et neuf communautés de pêcheurs associées à chaque étape : sélection des sites, fabrication des blocs, suivi, déploiement.

« Ce jalon de 25 % représente bien plus qu'un progrès technique, résume Rachana Thap, directrice exécutive de MCC. Il reflète l'engagement, les sacrifices et l'unité des communautés et des partenaires pour protéger l'océan cambodgien. »

La mer comme mémoire

Ce que l'archipel de Kep démontre dépasse le simple cas d'école cambodgien. La restauration des herbiers, l'augmentation de la biomasse halieutique, la réapparition d'espèces indicatrices — hippocampes, dugongs, dauphins d'Irrawaddy, tortues marines — témoignent d'une résilience écologique que peu de scientifiques auraient osé prédire il y a quinze ans.

Rien de miraculeux dans cette histoire : dix-huit ans de présence obstinée sur le terrain, des blocs de béton posés un à un au fond de l'eau, des pêcheurs associés plutôt que combattus, et la conviction tenace que l'océan, si on lui en laisse la chance, sait se souvenir de lui-même. Au large de Kep, l'hippocampe continue de se laisser porter par les courants tièdes du golfe de Thaïlande, sa queue enroulée autour d'un brin de posidonie, indifférent aux batailles menées en son nom. Il est là depuis des millions d'années. Grâce à ce travail, il pourrait bien y rester

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