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Ancre 1

Histoire : L'abbé Bouillevaux, L'homme qui vit Angkor avant Mouhot

Montier-en-Der, Haute-Marne. Hiver 1862. Un prêtre de campagne lit dans son presbytère les dépêches qui arrivent de Paris : un certain Henri Mouhot, naturaliste mort au Laos, dont les carnets publiés à titre posthume font s'emballer la capitale.

L'abbé Charles-Émile Bouillevaux (1823–1913). Portrait colorisé d'après la photographie de Georges Spingler (Paris, vers 1865). Premier Occidental à avoir décrit les ruines d'Angkor au XIXe siècle, il n'en reçut jamais la reconnaissance
L'abbé Charles-Émile Bouillevaux (1823–1913). Portrait colorisé d'après la photographie de Georges Spingler (Paris, vers 1865). Premier Occidental à avoir décrit les ruines d'Angkor au XIXe siècle, il n'en reçut jamais la reconnaissance

Les temples d'Angkor sont une révélation pour le monde occidental, disent ses éditeurs. Une civilisation perdue, redécouverte. Le prêtre pose le journal. Il est allé à Angkor. Il y est allé il y a douze ans, en décembre 1850, huit ans avant que Mouhot ne pose le pied au Cambodge.

Un prêtre envoyé au bout du monde

Bouillevaux naît le 1er avril 1823 à Montier-en-Der, petit bourg de Haute-Marne, dans une France encore marquée par les guerres napoléoniennes et en pleine effervescence religieuse. Son père est un notable local ; la famille baigne dans une piété profonde et studieuse. Le jeune Charles-Émile est un élève appliqué, mais c'est moins l'ambition que la conviction qui le mène vers la soutane. Il entre au séminaire de la Société des Missions Étrangères de Paris en août 1845, à vingt-deux ans.

La Société des Missions Étrangères est alors l'une des organisations les plus actives dans l'évangélisation de l'Asie du Sud-Est — elle envoie des prêtres en Cochinchine, au Siam, en Chine et au Cambodge depuis le XVIIe siècle, dans des conditions que l'on n'oserait pas qualifier autrement que d'extrêmes. Bouillevaux est ordonné prêtre en juin 1848 et reçoit son affectation : la mission de Cochinchine occidentale.

Le voyage lui réserve d'emblée une première épreuve. Entre Singapour et la Cochinchine, son navire est attaqué par des pirates. Il doit rebrousser chemin, attend deux semaines à Singapour, repart. Il a vingt-cinq ans. Il découvre ainsi la leçon que l'Asie du Sud-Est dispense à presque tous ceux qui s'y aventurent pour la première fois : ici, les plans ne survivent pas longtemps au contact de la réalité.

En 1850, il est affecté au tout nouveau vicariat apostolique du Cambodge, récemment érigé comme entité missionnaire indépendante. Il s'installe à Ponhéalu puis à Kampot, sur la côte méridionale du royaume. Fuyant des persécutions anticatholiques à Bangkok, il étend sa mission vers l'intérieur, jusqu'à Battambang, dans l'arrière-pays du Tonlé Sap. C'est de là, lors d'un de ses circuits pastoraux, qu'il fait le détour qui aurait dû définir sa place dans l'histoire.

Angkor · Décembre 1850 - La première visite

Il marche depuis plusieurs heures sur un sable brûlant qui, écrit-il, met ses pieds nus dans un triste état. Puis il émerge de la forêt et découvre une large chaussée de pierres de taille dont l'entrée est gardée par des lions de fantaisie. Il suit cette chaussée, qui traverse un étang où se baigne un troupeau de buffles, et voit çà et là des pavillons en partie détruits, dont les ruines révèlent encore l'ancienne élégance.

Il entre dans Angkor Wat. Il prend des notes. Il décrit les tours en forme de tiares, les galeries sculptées couvertes de bas-reliefs, la forteresse de pierre au centre du complexe — 56 mètres au-dessus du niveau de la chaussée, écrit-il avec la précision d'un géomètre. Il consacre plusieurs heures à l'exploration, note les proportions des galeries, s'interroge sur les inscriptions qu'il ne peut pas lire, mesure approximativement les distances entre les tours. C'est un travail sérieux, méthodique, celui d'un homme formé à l'observation rigoureuse.

Son compte rendu de 1858 est factuel et d'une sobriété presque déconcertante. Pas de comparaison avec les pyramides d'Égypte. Pas d'évocation lyrique de civilisations englouties par la jungle. Pas de métaphores sur l'oubli et la grandeur déchue. Juste un prêtre aux pieds endoloris, marchant sur le sable brûlant, notant ce qu'il voit avec l'honnêteté d'un homme pour qui le vrai travail est ailleurs — convertir les âmes, pas enflammer les imaginations européennes.

C'est précisément pour cela que personne ne l'a lu.

« Protestons contre ce système d'exagération et de charlatanisme. La belle pagode d'Angkor n'a pas été retrouvée par Mouhot — pour la bonne raison qu'elle n'a jamais été oubliée ni perdue. » — Bouillevaux, 1878

Paris · 1862 - Mouhot, ou l'art d'arriver au bon moment

Ce que Mouhot a fait, que Bouillevaux n'a pas fait, n'est pas d'aller à Angkor. C'est d'y aller au bon moment, avec les bonnes images, pour le bon public. Ses descriptions enflammées, ses gravures détaillées, ses comparaisons avec les monuments de l'Antiquité ont nourri exactement ce que l'Europe du Second Empire attendait : la révélation d'une civilisation perdue en Asie, au moment précis où la curiosité archéologique et l'appétit impérial pour l'Indochine se rejoignaient en un même élan.

Les journaux parisiens s'arrachent les extraits de ses carnets. La Société de Géographie organise des conférences. Des graveurs reproduisent ses croquis dans les magazines illustrés. Le public, qui n'avait jamais entendu parler d'Angkor, en parle désormais comme d'une évidence. En quelques mois, Henri Mouhot devient le symbole d'une France curieuse et conquérante, avide de découvertes lointaines.

Mouhot lui-même, pourtant, ne revendique jamais la primauté absolue. Dans ses carnets, il note explicitement que Bouillevaux, missionnaire basé à Battambang, avait visité Angkor et les temples khmers au moins cinq ans avant lui, et l'avait publié. La reconnaissance est là, de la main même de Mouhot.

Elle n'a strictement rien changé à l'affaire. Ce qui compte dans l'histoire des idées n'est pas qui arrive en premier, mais qui fait que les autres arrivent ensuite.

En 1878, seize ans après le triomphe posthume de Mouhot, Bouillevaux publie enfin son compte rendu complet dans les Mémoires de la Société académique indochinoise. Le texte est véhément, presque vindicatif — il y dénonce un « système d'exagération et de charlatanisme » et écrit sans ambages que les ruines d'Angkor n'ont jamais été oubliées ni perdues. L'érudit George Coedès lui accordera, des décennies plus tard, la priorité absolue de la visite. Casimir de Croizier avait écrit dès 1878 que son nom devait « primer celui de tous les autres voyageurs ». Ces reconnaissances tardives n'ont jamais quitté le cercle des spécialistes.

Le Cambodge · 1851–1873 - Un explorateur sans étiquette

Réduire Bouillevaux à la seule question d'Angkor serait lui faire une injustice d'une autre nature. Entre 1848 et 1873, en deux séjours séparés par un bref retour en France, il couvre l'Indochine avec une curiosité et une endurance remarquables. En 1851, il séjourne chez les Pnong, peuple des hauts plateaux du nord-est cambodgien, dont il est l'un des premiers Occidentaux à décrire les us et coutumes. Il réalise la traversée de Sambor à Hà-Tiên en neuf jours — un trajet à travers des régions pratiquement inconnues des cartographes européens.

Il passe également de 1853 à 1855 au Laos, explore le Cambodge jusqu'à Stœng Treng, et accumule une connaissance du terrain, des langues locales et des réalités humaines de la région que peu d'explorateurs professionnels de son époque peuvent égaler. Tout cela sans budget d'exploration, sans mandat gouvernemental, sans illustrateur, sans correspondant de presse. Juste un prêtre, ses pieds, et un carnet.

Son second séjour, de 1866 à 1873, lui permet de compléter ses observations et de rédiger L'Annam et le Cambodge, publié en 1874 — un ouvrage qui, en notant que le récit d'Angkor par Mouhot avait déclenché un vaste intérêt en Europe, trahit quelque chose de plus que de la simple information. C'est la constatation, amère et lucide, qu'il avait vu ce que tout le monde voulait voir, et que personne n'avait voulu le lui croire.

Montier-en-Der · 1873–1913 - Retour à la cure

Bouillevaux rentre en France en 1873 et devient curé de son village natal, Montier-en-Der, où il restera jusqu'à sa mort. La transition est saisissante : des forêts et des fleuves de l'Indochine, des galeries sculptées d'Angkor et des pistes des hauts plateaux Pnong, il revient aux messes dominicales et aux rythmes lents de la Champagne rurale.

Il continue d'écrire — des articles pour des bulletins de sociétés savantes, une note sur les anciens princes de l'Annam, des contributions aux publications géographiques de l'époque. Ce n'est pas l'amertume qui transparaît dans ces textes, mais une forme de ténacité tranquille, la conviction que les faits finissent toujours, tôt ou tard, par s'imposer. Il a peut-être raison. Cela prend simplement beaucoup de temps.

Il vit jusqu'à quatre-vingt-dix ans. Il meurt le 6 janvier 1913 — dans le même village que celui où il était né, quatre-vingt-dix ans plus tôt presque jour pour jour. À ce moment-là, Angkor est le site archéologique le plus célèbre d'Asie, le fleuron intellectuel de l'Indochine française. L'École française d'Extrême-Orient y travaille depuis treize ans. Son nom figure dans les notes de bas de page. Mouhot a une rue à Montbéliard.

La « découverte » n'était une découverte que pour l'Europe. Et que ce soit Bouillevaux ou Mouhot qui l'ait faite en premier est, au fond, presque secondaire.

Son histoire pose une question qui dépasse son cas particulier : qu'est-ce qu'une découverte, sans un public prêt à la recevoir ? Bouillevaux est arrivé à Angkor trop tôt — non pas physiquement, mais culturellement. L'appétit européen pour les ruines khmères n'existait pas encore en 1850. Mouhot n'a pas découvert Angkor. Il en a inventé le désir.

Et puis il y a la question que ni l'un ni l'autre n'a vraiment posée : Angkor n'a jamais été perdu pour les Khmers, qui y vivaient, y priaient, y cultivaient leurs champs. Les moines qui ont guidé Bouillevaux à travers les galeries en décembre 1850 savaient exactement ce qu'ils lui montraient. Les buffles qui se baignaient dans les douves appartenaient à des paysans khmers qui n'avaient jamais eu besoin d'un Français pour savoir qu'Angkor existait. La « découverte », dans tous les cas, n'était une découverte que pour l'Europe.

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