Prum Chit : Les absences qui ne guérissent pas — Un paysan de la province de Takeo face aux Khmers rouges
- La Rédaction

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Prum Chit a 79 ans. Il vit dans le village de Ba-noy, commune d'Angkanh, district de Prey Kabbas, province de Takeo. Avant les Khmers rouges, il était paysan. Après, il est resté paysan. Mais entre les deux, il y a eu quatre années pendant lesquelles ses cousins, son beau-frère, son oncle et le chef de la pagode locale ont tous disparu — emportés dans la nuit par l'Angkar, pour des raisons que personne ne lui a jamais expliquées.

Son témoignage, recueilli le 2 octobre 2025 par la jeune bénévole Hay Sokneang dans le cadre du programme de documentation de DC-Cam à Takeo, est celui d'un homme qui n'a pas vu mourir mais qui porte les morts comme s'il les avait regardés tomber.
Il existe dans l'histoire du génocide cambodgien des catégories de victimes dont on parle moins que d'autres. Pas les intellectuels de Phnom Penh, ni les officiers de l'armée du général Lon Nol, ni les moines bouddhistes décimés par les brigades révolutionnaires. Non — les paysans. Ceux que le régime de Pol Pot prétendait défendre et émanciper, ceux au nom de qui tout était décidé, et qu'on mourait de faim en leur honneur dans des coopératives collectives. Prum Chit est l'un d'eux. Son récit n'est pas spectaculaire au sens où l'entendent les journaux. Il n'a pas été torturé dans une prison. On ne lui a pas arraché les ongles. Il a simplement travaillé, eu faim, et perdu des êtres chers qu'il n'a pas revus.
Recueilli en octobre 2025 dans le village de Ba-noy, son témoignage est l'un des nombreux collectés dans la province de Takeo par les jeunes bénévoles du programme « Promotion de la démocratie et de la bonne gouvernance » du Centre de documentation du Cambodge, DC-Cam. Ces jeunes parcourent les villages de la province pour s'asseoir face aux derniers survivants, écouter ce qui reste, et le consigner avant que la mémoire vivante ne s'éteigne définitivement.
La commune d'Angkanh, avant
Prum Chit évoque son village d'avant comme on parle d'un monde qui n'existe plus. Dans la commune d'Angkanh, il y avait un vieux sage du nom de Doung Ouch — un homme de lettres qui conservait des manuscrits sur feuilles de palmier, ces textes sacrés qui transmettaient depuis des siècles la mémoire bouddhique et les textes astronomiques, médicaux, poétiques des Khmers. Doung Ouch mourut avant l'arrivée des Khmers rouges. C'est peut-être une grâce. Il n'eut pas à voir ses manuscrits brûler — car les Khmers rouges brûlèrent les bibliothèques, fermèrent les pagodes, dispersèrent les bonzes et déclarèrent l'an zéro d'une nouvelle humanité sans passé.
Dans ce Cambodge d'avant 1975, Prum Chit menait une existence simple de cultivateur, déterminée par les cycles du riz, les crues du Mékong et les fêtes religieuses. C'était une vie dure, mais ordonnée. Encadrée par des institutions — la pagode, la famille étendue, les anciens du village. Ce cadre allait être méthodiquement démantelé.
1975 : l'Angkar déplace tout
En avril 1975, lorsque les forces des Khmers rouges s'emparent de l'ensemble du territoire cambodgien, la vie de Prum Chit bascule comme celle de millions d'autres. Mais contrairement aux habitants de Phnom Penh ou des grandes villes, lui ne subit pas la grande déportation de la capitale. Ce qu'il subit, c'est le déplacement forcé à l'intérieur même de la province : l'Angkar le transfère de sa commune natale d'Angkanh vers le district d'Angkor Borei, toujours dans la province de Takeo.
Ce détail, anodin en apparence, révèle une mécanique centrale du régime : même les paysans, que la propagande khmère rouge présentait comme les maîtres de la nouvelle société agraire, furent déracinés, redistribués, assignés à résidence dans des villages qui n'étaient pas les leurs. L'objectif était de briser tous les réseaux de solidarité préexistants — familiaux, villageois, claniques — afin de n'exister que par rapport à l'Angkar.
« Je n'habitais plus dans mon village natal. L'Angkar m'avait évacué pour m'installer dans le district d'Angkor Borei. »
Les travaux forcés, la faim, l'épuisement
Comme la quasi-totalité des adultes valides, Prum Chit est affecté aux grands chantiers agricoles du régime. Riziculture, construction de digues, creusement de canaux d'irrigation — le Kampuchéa démocratique entendait transformer le pays en un immense grenier irrigué, capable d'exporter quatre tonnes de riz à l'hectare pour financer la révolution. C'était un fantasme agronomique déconnecté de toute réalité technique, mis en œuvre à coups de travail forcé, sans machines, sans engrais, sans expertise.
Les journées de travail s'étiraient sans limites précises. Pendant la saison des inondations — la mousson qui noie chaque année les plaines de Takeo d'une eau brune et lente —, les brigades coupaient des herbes dans les rizières inondées, pieds dans l'eau, courbées sous la chaleur humide, de l'aube jusqu'à une heure que Prum Chit ne précise pas mais qui, dans tous les témoignages similaires de la région, dépasse régulièrement la tombée de la nuit.
La nourriture, quant à elle, était systématiquement insuffisante. La ration collective — quelques cuillerées de bouillie de riz dans un grand chaudron commun, des tiges de bananier bouillies, des feuilles de papayer — ne compensait pas l'énergie dépensée dans les chantiers. La faim chronique était la condition ordinaire. Elle s'installait comme un état permanent, sourdement épuisant, qui affaiblissait les corps et obscurcissait les esprits.
« Les événements que j'ai vécus sous les Khmers rouges sont mes souvenirs les plus amers et les plus douloureux. »
La perte la plus insupportable : les disparus
Ce qui hante le plus Prum Chit, à 79 ans, n'est pas le travail épuisant ni la faim permanente. C'est la disparition de ses proches. Il ne se souvient pas des dates exactes — quelque part à la fin de 1974 ou au début de 1975, dans la période chaotique qui précède la prise de pouvoir totale des Khmers rouges ou juste après. Des hommes de sa famille furent emmenés. Des cousins. Son beau-frère. Et son oncle, Prum Pheng — on notera le même patronyme, signe de la solidarité clanique propre aux communautés rurales khmères —, ainsi que le chef de la pagode de Ba-noy.
L'Angkar les prit. Sans accusation formelle dont Prum Chit aurait connaissance, sans procédure, sans retour possible. Il ne les vit pas mourir. C'est précisément ce que son témoignage exprime avec une précision clinique : il ne vit pas les exécutions. Il n'en sut pas les détails. Il apprit simplement que ses proches avaient disparu — « emmenés pour être tués injustement », dit-il —, et il ne les revit jamais.
« Je n'ai pas vu les meurtres de mes propres yeux. Mais la perte de membres de ma famille est une blessure psychologique profonde qui me hante jusqu'à aujourd'hui. »
Cette forme de deuil suspendu — sans corps, sans lieu, sans date certaine — est l'une des spécificités les plus traumatisantes de la violence khmère rouge. Des milliers de familles cambodgiennes partagent cette même béance : on sait que quelqu'un est mort, mais on ne sait pas où, ni comment, ni quand exactement. La pagode de Ba-noy, dont le chef abbé fut lui aussi emporté, représente une perte supplémentaire de nature symbolique : c'était le cœur spirituel de la communauté, la mémoire collective faite pierre et prière.
Après : les silences et la reconstruction
À la libération de janvier 1979, Prum Chit retourna à Ba-noy. Il se maria avec Van Chheang, qui a aujourd'hui 77 ans. Ensemble, ils eurent quatre enfants — deux fils et deux filles. Un enfant devint enseignant, ce dont Prum Chit parle avec une fierté visible dans son témoignage : dans un pays où l'Angkar avait chassé les instituteurs, fermé les écoles, brûlé les livres et interdit l'instruction, voir un de ses enfants transmettre le savoir est une revanche sur l'histoire.
Le village de Ba-noy s'est transformé depuis 1979. Des routes en béton le sillonnent désormais en tous sens, bien que certains tronçons demeurent difficiles d'accès en saison des pluies. La commune a grandi. Les jeunes partent travailler en ville ou à l'étranger. Prum Chit, lui, continue de suivre l'actualité à la radio chaque matin — les nouvelles du pays, les tensions frontalières, les soubresauts du monde.
À 79 ans, il commence à oublier. La mémoire se dérobe par endroits. Mais les années khmères rouges — les noms disparus, les visages qui ne sont pas revenus, la faim dans les jambes et l'interminable coupure d'herbes dans l'eau des inondations — celles-là, il ne les oublie pas.
Un village, une génération, une série de témoignages
Le témoignage de Prum Chit s'inscrit dans un ensemble plus large. Dans la même série DC-Cam publiée en janvier 2026, plusieurs habitants du district de Prey Kabbas livrent leurs propres récits. Ti Trop, 67 ans, du village voisin de Samdech Poan, raconte les brigades mobiles, la bouillie de riz tellement diluée qu'on n'y trouvait plus un grain. Pen Nhor, 80 ans, ancien combattant, décrit la mort de ses parents et de sa sœur à Battambang — emportés par la faim et le travail forcé. Sim Ry, 65 ans, raconte comment elle vola du riz pour le porter à sa mère et faillit en être exécutée, avant d'être sauvée par la chance d'une vieille connaissance parmi les gardiens.
Ces récits se font écho sans se ressembler. Chacun porte la marque d'une vie singulière, d'une géographie précise, d'une perte particulière. Ensemble, ils forment ce que DC-Cam appelle la « mémoire historique des victimes » — une archive orale qui, si elle n'est pas collectée maintenant, disparaîtra avec les derniers survivants dans les dix ou quinze ans à venir.
« Je veux que la génération suivante comprenne clairement l'histoire du régime khmer rouge. Se souvenir, ce n'est pas pour nourrir la rancune — c'est pour que cela ne se reproduise jamais sur le sol cambodgien. »
Note de rédaction
Ce témoignage a été recueilli le 2 octobre 2025 dans le village de Ba-noy, commune d'Angkanh, district de Prey Kabbas, province de Takeo, par Hay Sokneang, jeune bénévole cambodgienne, dans le cadre du projet « Promotion de la démocratie et de la bonne gouvernance à travers le bénévolat des jeunes » du Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam). Il a été publié le 19 janvier 2026 dans la série « Unforgettable Life Story » (DC-Cam, Takeo Documentation Center). La photographie accompagnant cet article est une illustration ne représentant pas Prum Chit. Sources : dccam.org







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