Histoire & Chronique : Khmers rouges et guerre civile, Tout a réellement commencé en 1964

Comme chaque année, le Cambodge commémorera le 7 janvier la chute du régime de Pol Pot et la fin des camps, par suite de l’intervention de l’armée vietnamienne. Mais ce ne fut pas la fin des Khmers rouges ni la fin des drames ; plutôt le début d’une grande misère pour le peuple khmer et d’une longue guérilla.

Guerre du Vietnam 1965. Photographie Manhai (cc)
Guerre du Vietnam 1965. Photographie Manhai (cc)

Pour avoir été témoin de la chute de Phnom Penh les 17 avril 1975 et 7 janvier 1979, M. Kroussar souhaiterait partager des informations peu connues, voire confidentielles, sur ces différentes époques. Une longue histoire, de plus de trente années.

Tout a réellement commencé en 1964

Peu après la chute des Français à Diên Biên Phu, en 1954, la diplomatie américaine imposa la séparation du Vietnam en deux États : l’un au nord du 17e parallèle, communiste, l’autre au sud, pro américain, que Washington se devait de défendre. Alors, les Américains installèrent de nombreuses bases militaires.

En août 1964, suite à une attaque des Nord-Vietnamiens contre leurs forces navales, au large du Tonkin, les Américains s’engagèrent dans la guerre. Ce fut le déclencheur d’une catastrophe, qui allait détruire une grande partie de l’Indochine.

Sauf qu’il n’y eut aucune attaque nord-vietnamienne !

Des éléments ultérieurs (Rapport de la « National Security Agency » rendu public en 2005.) révélèrent le machiavélisme du Président Lyndon Johnson qui cherchait une bonne raison pour engager les troupes américaines déployées au Sud-Vietnam, afin de contrer l’influence croissante sino-soviétique au Nord-Vietnam et au Laos.

En décembre 1965, le gouvernement américain accuse le Roi Norodom Sihanouk d’accorder des sanctuaires aux Viêt-Congs ainsi que leur libre circulation dans l’est du royaume, afin de s’approvisionner en armement au port de Sihanoukville.

Les jours suivants, les autorités militaires américaines reçoivent l’ordre de Washington (Lyndon Johnson) d’attaquer en territoire cambodgien. Ce sont ces premières incursions américaines, ainsi que les premiers bombardements sur l’est du pays, qui déclenchèrent alors les premières insurrections paysannes contre les forces gouvernementales.

Mais ce n’était, à l’époque, que des actions limitées et sporadiques organisées par les révolutionnaires réfugiés dans les campagnes.

En janvier 1968, plus de 500 000 soldats américains étaient déployés au Sud-Vietnam. Mais depuis quatre ans, cette armée s’enlisait. Les espoirs de gagner cette guerre s’amenuisaient. Les manifestations contre la guerre au Vietnam devenant plus importantes, le président Johnson prit conscience qu’il lui fallait trouver une solution. La signature d’un accord de paix avant les élections de novembre 1968 lui permettrait de l’emporter face à Richard Nixon. L’enjeu était électoral.

Afin d’accélérer la démarche, Lyndon Johnson ordonna de bombarder la piste Hô Chi Minh, aux frontières du Laos et du Cambodge, afin de forcer Hanoï à discuter… Sous ce déluge de feu — tuant principalement des dizaines de milliers de Cambodgiens et de Laotiens — les Viêt-Congs durent stopper leur progression vers Saïgon. Acculés, ces derniers acceptèrent de participer aux négociations d’un processus de paix, qui se tenait à Paris secrètement.

À quelques jours des élections, alors qu’un accord de paix était pratiquement trouvé : il s’agissait d’opérer un retrait simultané des troupes américaines et nord-vietnamiennes, et d’arrêter les bombardements ; un sabotage eut lieu !

Kissinger et le président Richard Nixon à Camp David, 1972 (avec Alexander Haig) Photo Oliver F. Atkins
Kissinger et le président Richard Nixon à Camp David, 1972 (avec Alexander Haig) Photo Oliver F. Atkins

Dans cette affaire, Henry Kissinger joua un grand rôle. Il avait la confiance du président Lyndon Johnson et de très bonnes relations avec les négociateurs américains, à Paris. Il fut la seule personne, ne faisant pas partie du gouvernement, à être dans la confidence des négociations. Il obtint ainsi des informations capitales, qu’il communiqua aussitôt à son ami Richard Nixon. Ce dernier s’empressa de contacter le président sud-vietnamien, le général Nguyen Văn Thieu, lui faisant savoir que si Johnson était réélu, il aurait tout à craindre. Nguyen Văn Thieu fit en sorte que les négociations n’aboutissent pas.

Puis Nixon, dans les derniers jours de sa campagne, précisa qu’il mettrait en œuvre un véritable plan de paix au Vietnam, pour réussir là où les démocrates avaient échoué. Il fut élu président des États-Unis… Kissinger devint son conseiller à la sécurité nationale… Mais il n’y eut aucun plan de paix, bien au contraire.

En sabotant les négociations de paix de 1968, Nixon prolongea inutilement la guerre de sept longues années, l’étendant au Laos et au Cambodge.

Le 18 mars 1969, suivant les ordres secrets de Richard Nixon, cinquante-neuf (59) bombardiers B-52 bombardèrent le sud-est du Cambodge, afin de détruire les bases nord-vietnamiennes et la piste Hô Chi Minh empruntée par les Viêt-Congs. Sous ce déluge de feu et de sang, de nombreux paysans, en colère, désemparés, ruinés, meurtris, rejoignirent le petit millier de révolutionnaires communistes, et formèrent les premiers rangs des forces Khmers rouges.

29 avril 1970, à la demande de Lon Nol, qui voyait en les Américains un allié de poids, une nouvelle invasion du Cambodge fut menée par les troupes terrestres et héliportées américano-sud-vietnamiennes contre les Viêt-Congs qui parcouraient la piste Hô Chi Minh dans l’est du pays. Cette nouvelle incursion renforça la colère des paysans et augmenta leur sympathie envers les révolutionnaires qui essayaient de protéger la frontière.

Un an plus tard, le 18 mars 1970, Lon Nol demanda que l’Assemblée nationale statue sur la révocation du chef de l’État. Sihanouk fut chassé du pouvoir. Ce coup d’État fut fortement appuyé par les Américains, qui avaient préparé l’évacuation des insurrectionnels en cas d’échec. La monarchie fut abolie et la République khmère fut proclamée le 9 octobre 1970.

Le 23 mars 1970, Norodom Sihanouk, en exil à Pékin, appelle le peuple à se soulever et à rejoindre les forces khmères rouges ; accusant Lon Nol d’avoir usurpé le pouvoir avec l’aide des Américains.

Lon Nol
Lon Nol

Le 1er mai 1970, alors que la résistance nationale (Khmère rouge) assure la protection des frontières dans l’est du pays, celle-ci se retrouve face à face avec les troupes US, tandis que l’aviation américaine bombardait au napalm. Un combat disproportionné allait s’engager, « David contre Goliath ». Sans l’intervention d’un jeune officier, du nom d’Hun Sen, les révolutionnaires auraient abandonné… L’officier Hun Sen prit le commandement de la section de combat, ordonnant de lutter, de résister jusqu’au dernier homme. Puis, d’autres unités le rejoignirent. Grâce à cette action et aux troupes Viêt-Congs appelées en renfort, l’envahisseur fut repoussé. Cet événement légitima les Khmers rouges aux yeux de la population paysanne, qu’ils considéraient désormais comme leurs protecteurs. Le gouvernement de Lon Nol, devint l’ennemi à abattre.

Ce fut le début de l’enrôlement des paysans dans les forces révolutionnaires, pour atteindre rapidement 5000 soldats.

Avec l’appui de la Chine et de la France, les Khmers rouges déclenchèrent alors une véritable guerre contre les forces gouvernementales. Ce qui n’était qu’une guérilla allait devenir une guerre civile ; le monde paysan contre ces gens de la ville, insouciants aux drames des campagnes…

Pol Pot le leader khmer rouge
Pol Pot le leader khmer rouge

La guerre était désormais générale dans l’ensemble de la péninsule Indochinoise.

En juillet 1973, alors que les bombardements américains venaient de cesser, le militaire français Kroussar arrivait au Cambodge pour commander une mission d’observation et de renseignement. Dix jeunes officiers l’accompagnaient, tous spécialistes des écoutes, du décodage et du brouillage des transmissions des forces en présence. Leur objectif était de faire tomber le régime de Lon Nol

En janvier 1974, Kroussar fit la connaissance d’une jeune Khmère, prénommée Tiane, étudiante en médecine… Sa famille l’adopta dès les premiers jours. Le père, l’un des grands patrons du bloc chirurgical de l’hôpital Calmette ; la mère, avocate à la Cour suprême, l’accueillirent comme un fils, et lui donnèrent le surnom de Kroussar, en l’honneur de leur fils aîné, tué lors d’un bombardement américain, alors qu’il soignait des blessés.

En décembre 1974, un drame survint et cinq de camarades, de l’équipe de Kroussar, furent tués lors d’une embuscade montée par des soldats de Lon Nol. Après ce drame, sa fiancée, Tiane, exigea que ses parents organisent au plus vite leur mariage. Un mariage porteur d’espoir pour elle et ses sœurs, qui espéraient venir en France, afin d’échapper aux terribles événements annoncés. L’illusion d’une vie meilleure fut de courte durée.

Le 17 avril 1975, les Khmers rouges prirent Phnom Penh. Kroussar et sa jeune épouse Tiane, se réfugièrent à l’ambassade de France. Tandis que les beaux-parents et belles-sœurs rejoignirent l’hôpital Calmette, où ils espéraient être en sécurité. Malheureusement, les révolutionnaires expulsèrent malades, médecins, soignants, qui furent conduits vers les camps de travail.

Le 19 avril 1975, les Khmers rouges exigèrent que les notables Cambodgiens, réfugiés dans l’ambassade de France, leur soient livrés. Une négociation s’installa entre le Chargé d’Affaire Jean Dyrac et les révolutionnaires. Les Cambodgiens seraient livrés contre la protection des ressortissants étrangers, avec l’aval du Quai d’Orsay.

Le 20 avril au matin, tous les notables présents, dont l’épouse de Kroussar, furent expulsés.

Le 22 avril 1975, cédant aux dernières exigences des Khmers-Rouges, la France livrait les 1237 Cambodgiens encore présents dans l’ambassade.

Le 30 avril 1975, Kroussar fut évacué vers la Thaïlande avec d’autres ressortissants français et étrangers.

En juin 1977, afin d’échapper aux purges, à la folie ambiante, le Commandant Hun Sen, alors âgé de 25 ans, décida de rejoindre le Vietnam. Déjà, plus de deux cents soldats de son régiment, soupçonnés de trahison, avaient été arrêtés et faits prisonniers suite à leur révolte contre l’Angkar (organisation KR). Il n’avait qu’un seul choix : quitter le pays ou mourir.

Même s’il n’avait que peu de chance de réussir, sachant que Pol Pot lancerait ses troupes à sa recherche, il se devait d’entreprendre cette mission suicidaire, qu’il appellera plus tard « Le chemin du salut national ».

Bien que commandant un régiment de 2000 hommes, il ne choisit que quatre camarades, auxquels il confia son intention : renverser le régime de Pol Pot.

Le 20 juin au matin, les cinq hommes, faiblement armés, quittèrent la zone militaire du sud-est, et se dirigèrent vers la frontière. Après de longues journées de marche dans la jungle, évitant les mines et les pièges, affamés, trempés, ils franchirent la frontière, au sud de Menot. Ils demandèrent à rencontrer les autorités militaires, et furent transférés à Hô Chi Minh.

Là, ils furent interrogés durant des jours, soupçonnés d’espionnage.

Les Vietnamiens doutaient de leur bonne foi et refusaient de les croire et, surtout, refusaient toute ingérence dans les affaires internes du Cambodge. Le commandant Hun Sen réussit à convaincre les autorités, rappelant que son objectif n’était pas d’espionner, mais de renverser ces fous sanguinaires qui anéantissaient son peuple.

De leur côté, dès que les commissaires de l’Angkar apprirent la désertion de l’un de leurs chefs, la répression fut sanglante : sections, compagnies, personnes locales, tous furent exécutés.

Certains purent s’échapper, mais les gardes-frontières vietnamiens les refoulèrent. Les jours suivants, des centaines de corps flottaient sur la rivière de Thường Thới Hậu, formant la frontière entre les deux pays.

Dans un accès de folie, de paranoïa, Pol Pot lança une grande offensive dans l’est du Cambodge, avec l’intention d’éliminer toute la zone militaire, soi-disant à la solde de l’ennemi. Khmers rouges contre Khmers rouges, ce fut un massacre… peu de survivants.

Dès lors, les soldats de Pol Pot attaquèrent sans répit les postes frontaliers, s’imaginant capables d’écraser leurs adversaires, alors que le rapport de forces n’était pas en leur faveur. Pourtant, lors d’une incursion à Tay Ninh, ils réussirent à détruire plusieurs villages vietnamiens, et massacrèrent la population.

Le chemin du salut national

En mars 1978, le Commandant Hun Sen, avec quelques officiers vietnamiens, réussit à s’infiltrer au Cambodge. Il évalua la situation, élabora un plan d’attaque. À son retour, il l’expliqua au général Tran Van Tra, qui accepta de le soutenir dans sa démarche de libération.

C’est ainsi que, le 12 mai 1978, fut créé le « Front uni national pour le Salut du peuple khmer » (FUNSK), avec la naissance de l’unité 125, constitués de 200 soldats.

Fin 1978, les forces contre-révolutionnaires du FUNSK comptaient environ 10 000 Khmers, et étaient prêtes pour le combat. Alors, Hun Sen fut confronté à un choix cornélien :

• Soit il attaquait avec ses troupes, les Vietnamiens assurant la logistique et le support, avec le risque que son armée s’enlise

• Soit il acceptait l’intervention directe et rapide de l’Armée vietnamienne, avec le risque d’une future ingérence.

Le choix d’une libération rapide du peuple prima, les forces du FUNSK seraient associées, et se chargeraient des affaires politiques.

En novembre 1978, avant d’attaquer le Cambodge, le général Giap sollicita l’aide du gouvernement français : il voulait récupérer les cartes d’état-major réalisées du temps du protectorat, ce qui faciliterait la progression de ses troupes en territoire méconnu. Une telle demande était légitime, étant donné que seule la France possédait encore toutes les archives de la période coloniale ; tous les documents ayant été détruits par les Khmers rouges.

La France accepta, à condition qu’un observateur accompagne les forces vietnamiennes. Jeune capitaine, Kroussar fut désigné pour accomplir cette mission. Le 25 décembre 1978, les forces vietnamiennes envahirent le Cambodge.

Après une guerre éclair de 13 jours, Phnom Penh tomba pour la deuxième fois, en moins de quatre ans, sous les obus des mortiers. C’était le 7 janvier 1979.

Les autorités vietnamiennes soutinrent le gouvernement proposé par Hun Sen. Les États-Unis, le Royaume-Uni et la France réagirent en instaurant un embargo aux conséquences dévastatrices. Et les Khmers rouges se replièrent dans l’ouest du pays.

Pendant cette mission que Kroussar côtoya le commandant Hun Sen qui lui raconta la vie dans les camps et son action de libération. Kroussar apprit que son épouse Tiane avait survécu, qu’elle était dans un camp près d’Along Veng, qu’il était papa d’un petit garçon qui avait été séparé de sa mère à l’âge de trois ans… À partir de ce jour, il n’eut qu’une obsession ; tout faire pour les retrouver.

Le 11 janvier 1979, la « République populaire du Kampuchéa » fut créée, soutenue par les Vietnamiens et l’URSS. Le commandant Hun Sen fut nommé ministre des Affaires étrangères, et chargé de faire reconnaître ce nouveau gouvernement.

Dès lors, Norodom Sihanouk, et la diaspora n’eurent de cesse de dénoncer l’invasion du pays… Un terrible bras de fer s’installa entre le libérateur Hun Sen et le reste du monde.

En septembre 1979, les Occidentaux exercèrent leur influence à l’Assemblée générale des Nations Unies et imposèrent de voter en faveur de l’octroi du siège du Cambodge au régime déchu des Khmers rouges. Ils mirent fin à une enquête de l’ONU sur les crimes de Pol Pot.

Pourtant, ils avaient deux possibilités :

  • Reconnaître la fin du régime de Pol Pot et forcer les Vietnamiens à rentrer chez eux, en mettant une force internationale en place pour empêcher le retour des Khmers rouges au pouvoir.

  • Condamner l’intervention vietnamienne et soutenir les Khmers rouges, en imposant un blocus total du Cambodge.

Ils choisirent de soutenir les Khmers rouges, tout en légitimant leur embargo. Peu importaient les dégâts collatéraux, il fallait faire tomber cette nouvelle république et ses dirigeants.

La Chine fournissait directement les armes, tandis que les Occidentaux œuvraient discrètement, apportant soutiens financiers et militaire, par l’intermédiaire d’une organisation humanitaire dont le siège était à l’ambassade américaine de Bangkok.

Tout un réseau fut mis en place, les armes, les munitions, les aides financières, venant d’Europe et des États-Unis, transitaient régulièrement via Singapour avant d’arriver en Thaïlande.

Ensuite, les généraux Thaïs, non sans avoir dérobé des centaines d’armes et des milliers de dollars pour leur usage personnel, se débrouillaient pour tout acheminer vers les camps de réfugiés, où les Khmers rouges régnaient en maîtres…

C’est à ce peuple pourtant victime, que les Européens comptaient s’opposer, car le Vietnam, alors communiste, était soutenu par l’URSS.

Et son Excellence Hun Sen dut affronter le reste du monde jusqu’en 1991.

On ne parle que rarement de ces 30 années de guerre. Un holocauste avec trois phases bien distinctes dont la seconde est la seule période à avoir une place dans la mémoire officielle :

  • la première, 1967-1975 : les bombardements américains faisant au moins 750 000 morts ; entraînant la guerre civile dont les victimes sont estimées au nombre de 500 000.

  • la seconde, 1975-1979 : Pol Pot : 1 à 1,5 million de victimes, selon les sources, crimes perpétrés par le régime des Khmers rouges.

  • la troisième, 1979-1997 : Invasion Vietnamienne, blocus ONU, guérilla et ses 400 000 morts, plus un embargo de 12 années empêchant le peuple khmer d’accéder aux soins et aux produits de première nécessité.

Ainsi, les trois millions de morts, ra