Génération sous pression : Ce que les jeunes thaïlandais et cambodgiens pensent vraiment du conflit
- La Rédaction

- 11 déc. 2025
- 4 min de lecture
La jeunesse thaïlandaise et cambodgienne est profondément traversée par le conflit frontalier : une partie relaie un nationalisme agressif en ligne, mais une autre, très active, tente au contraire de désamorcer la haine et de préserver les liens humains tissés avant la guerre.

Entre peur, colère, lassitude et désir de paix, leurs perceptions se construisent au croisement des réseaux sociaux, de la propagande et de leurs propres expériences de mobilité, d’étude et de travail de l’autre côté de la frontière.
Une génération façonnée par les réseaux
Les jeunes des deux pays vivent le conflit d’abord sur leur téléphone : TikTok, Facebook et X sont devenus le premier champ de bataille symbolique. Des vidéos d’insultes, de drapeaux piétinés, de bagarres et de discours revanchards tournent en boucle, alimentant un climat où défendre l’« honneur national » devient une performance publique, particulièrement chez des influenceurs nationalistes qui ciblent la jeunesse.
Cette surexposition au conflit a un coût émotionnel : des études et ONG de la région signalent une fatigue mentale chez les adolescents et étudiants, bombardés de contenus anxiogènes, de rumeurs et d’images violentes, ce qui nourrit à la fois l’angoisse et un sentiment d’impuissance.
Dans ce brouillard numérique, la frontière n’est plus une ligne sur une carte, mais un flux continu de récits concurrents où chacun est sommé de « choisir son camp ».
Côté cambodgien : patriotisme blessé et solidarité
Chez de nombreux jeunes Cambodgiens, le conflit réactive à la fois un patriotisme fier et une mémoire historique de domination perçue de la part de la Thaïlande. Les sondages récents montrent un large soutien populaire aux positions du gouvernement cambodgien sur la défense du territoire et la fermeture de la frontière, ce discours étant massivement relayé par des jeunes sur les réseaux sociaux.
Mais ce nationalisme ne se limite pas à la rhétorique guerrière : des jeunes s’engagent aussi sur un registre civique, en luttant contre la désinformation, en organisant des collectes pour les déplacés, ou en prenant la parole pour appeler au calme et à la vérification des informations. Une partie de la jeunesse cambodgienne insiste sur la distinction entre peuple thaïlandais et élites militaires, considérant que le véritable ennemi est la guerre, pas les étudiants, les salariés ou les travailleurs migrants d’en face.
Côté thaïlandais : confiance dans l’armée, débats chez les jeunes
En Thaïlande, une majorité de la population dit faire davantage confiance à l’armée qu’au gouvernement pour « gérer » le différend frontalier, un réflexe qui s’observe aussi chez une frange significative de la jeunesse, notamment en dehors des milieux urbains politisés. Les jeunes nationalistes reprennent massivement le récit d’une Thaïlande attaquée et d’un territoire à « reprendre », soutenant les frappes et les positions dures, parfois avec un ton triomphaliste en ligne.
Cependant, d’autres jeunes Thaïlandais, souvent proches de mouvements pro‑démocratie ou de cercles universitaires, critiquent ouvertement cette militarisation de la crise, dénoncent les discours xénophobes contre les Cambodgiens et défendent un règlement par le droit international.
Des défenseurs des droits humains, dont certains jeunes, ont même été menacés pour avoir pris la parole en faveur des civils cambodgiens, ce qui montre que dans la jeunesse thaïlandaise aussi, la paix est devenue une position courageuse.
Sur le terrain et en exil : amitiés brisées, confiance fragilisée
Pour les jeunes vivant ou travaillant près de la frontière, le conflit est d’abord une expérience de rupture concrète : écoles fermées, échanges universitaires suspendus, emplois perdus, familles dispersées. Des étudiants cambodgiens en Thaïlande disent leur tristesse de devoir quitter leurs amis thaïlandais dans un climat d’hostilité croissante, tandis que des travailleurs cambodgiens choisissent de rentrer par peur de violences ou de discriminations.
Ces trajectoires nourrissent des sentiments ambivalents : beaucoup de jeunes Cambodgiens et Thaïlandais expriment à la fois une rancœur nationale — alimentée par les bombardements, les morts et les discours officiels — et une nostalgie des années de mobilité facile, de tourisme, de commerce et de vie étudiante commune. Nombre d’entre eux affirment espérer le retour d’une frontière « ordinaire », synonyme de travail, d’échanges et d’amitiés transnationales, même s’ils reconnaissent que la confiance a été profondément abîmée.
Jeunes contre la haine : petites résistances, grands enjeux
Face à la montée de la haine en ligne, des collectifs thaïlandais et cambodgiens de jeunes militants, journalistes et créateurs de contenu lancent des campagnes pour « reprendre la narration » : vidéos conjointes, échanges en ligne, ateliers de fact‑checking et témoignages croisés tentent de montrer que l’autre n’est pas qu’un ennemi. Ces initiatives partent souvent d’un constat lucide formulé par des jeunes eux‑mêmes : ils se voient comme « victimes de la propagande », pris en étau entre nationalismes d’État et algorithmes qui récompensent la polémique.
Même marginales face au torrent de contenus hostiles, ces voix juvéniles esquissent une autre vision de la frontière : non plus seulement une ligne à défendre, mais un espace commun à réparer, fait de souvenirs, de langues partagées, de musiques et de petits commerces. Pour ces jeunes-là, le véritable enjeu n’est pas de gagner une guerre de cartes, mais de ne pas perdre définitivement la possibilité, un jour, de redevenir voisins avant d’être ennemis.







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