Frontière Cambodge - Thaïlande : Une escalade contenue qui révèle quelques failles
- La Rédaction

- il y a 6 heures
- 4 min de lecture
Depuis la mi-février 2026, la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande est le théâtre d’une tension sourde, cristallisée le 15 février par l’édification de barbelés et de conteneurs thaïlandais près de Preah Vihear, qui entravent l’accès des agriculteurs cambodgiens à leurs terres.

Phnom Penh dénonce une « provocation délibérée », invoquant le traité franco-siamois de 1904 et les arrêts de la CIJ. Bangkok rétorque par des accusations de violations mutuelles, maintenant un statu quo militaire.
Chronologie détaillée : du cessez-le-feu à la crispation
La réunion du Comité régional de frontière (RBC) du 3 février, à Cham Yeam-Hat Lek sous égide de l’ASEAN, avait esquissé une désescalade : échanges documentaires entre les généraux Mom Samedy et Kittiphon Kunsiripanyo, en écho à la déclaration GBC du 27 décembre 2025.
Le 4 février, Hun Manet active « de multiples mécanismes » diplomatiques, incluant plaintes à l’ASEAN et consultations internes. Mais le 15 février, l’incident de Preah Vihear ravive les braises de la crise de 2025 – affrontements de décembre (cinq morts, milliers de déplacés). Le 24 février, le Cambodge propose des levés conjoints et dément des tirs de grenades allégués par Bangkok.
Dès le 1er février, Phnom Penh souligne des incursions thaïlandaises récurrentes : survols de drones, patrouilles intrusives, blocages de pâturages dans les provinces d’Otdar Meanchey et Preah Vihear. Le Cambodge évoque un commerce frontalier asphyxié – postes de Doung, O’Smach et Choam Sangke semi-clos –, avec des pertes estimées à des millions de dollars pour les exportations cambodgiennes de riz, bétail et produits agricoles. Le gouvernement cambodgien rappelle l’héritage cartographique français, clé d’un arbitrage potentiel, en citant les cartes de 1907 conservées aux Archives nationales de Paris.
Résultats des missions d’observation récentes
Les missions d’observation, intensifiées depuis le 20 février, confirment un calme relatif mais précaire. Une équipe de 12 observateurs (5 Cambodgiens, 5 Thaïlandais, 2 Indonésiens) déployée à Preah Vihear et Ta Moan du 22 au 24 février ne rapporte aucun incident armé majeur, mais note des « mouvements de troupes limités » des deux côtés et une accumulation de barbelés thaïlandais sur 2 km le long de la ligne de crête.
Le rapport du 24 février souligne que les civils cambodgiens sont toujours refoulés de 150 hectares de rizières, tandis que Bangkok dénonce des « patrouilles khmères trop proches » (500 m).
Ces observations, transmises au secrétariat ASEAN à Jakarta, recommandent un gel des fortifications et la reprise des levés conjoints sous supervision neutre.
Le Phnom Penh Post cite un observateur indonésien : « La situation est stable, mais un incident mineur pourrait dégénérer en 24 heures. »
Un litige colonial persistant
Ce conflit frontalier de 816 km puise ses racines dans le protectorat français sur le Cambodge (1863-1953). Le traité franco-siamois de 1904, complété en 1907, trace une ligne suivant la ligne des crêtes (watershed line), mais des ambiguïtés persistent autour de sites sacrés comme Preah Vihear – temple khmer du XIe siècle, classé UNESCO en 2008. La CIJ, en 1962, attribue le temple au Cambodge, mais Bangkok conteste les zones adjacentes. Des heurts sporadiques en 2008-2011 et la violente crise de 2025 marquent une récurrence tragique.
Aujourd’hui, les enjeux sont autant symboliques que matériels : contrôle de terres fertiles (rizières, forêts), ressources en eau et routes commerciales. Le Cambodge voit dans ces incursions une menace à son intégrité territoriale ; la Thaïlande, un défi à sa souveraineté face à un voisin perçu comme instable.
Nationalisme et impuissance régionale
Ce différend transcende les bornes : il interroge la souveraineté. Le Cambodge, arc-bouté sur la CIJ (arrêt de 1962 réaffirmé en 2013), déploie une rhétorique internationaliste.
La Thaïlande, privilégiant le bilatéralisme, aligne des blindés Oplot, des hélicoptères et un nationalisme revanchard, exacerbé par des médias ultra-patriotes comme Thai Rath. L’ASEAN, minée par son principe de non-interférence et son consensus à l’unanimité, patine : la RBC n’est qu’un pansement sur une plaie ouverte depuis 2008.
« L’ASEAN doit imposer un gel des déploiements, sous peine d’effet domino régional », estime Sok Touch, analyste, soulignant l’urgence d’une médiation contraignante comme en 2011 sous auspices indiens.
Économiquement, Phnom Penh paie cher : chute de 40% des exportations de riz et bétail vers Bangkok, inflation alimentaire en hausse dans les provinces frontalières, touchant 200 000 ruraux. Bangkok craint un précédent pour ses litiges avec le Laos et la Malaisie.
Géopolitiquement, Pékin soutient discrètement Phnom Penh ; Washington réagit peu. La France, héritière des traités, pourrait jouer un rôle pivot : « Les cartes françaises de 1907 restent la clé ; un rejet mutuel du passé bloque tout », note l’historien thaïlandais Thongchai Winichakul, auteur de Siam Mapped.
Julien Oeuillet, chercheur francophone à l’IRASEC, plaide : « Paris doit offrir ses archives, comme en 2011, pour désamorcer – un geste diplomatique low-cost à fort impact. »
Le prix du statu quo
Les civils paient le tribut : paysans khmers interdits de rizières, éleveurs siamois bloqués. À Oddar Meanchey, des familles mixtes sont séparées ; le tourisme vers Preah Vihear s’effondre. Le commerce informel, pilier des provinces, s’amenuise : un rapport évalue les pertes à 5 millions de dollars mensuels. Socialement, la propagande nationaliste avive les tensions, rendant la conciliation ardue.
Arbitrage ou étincelle ?
Sans saisine de la CIJ ni arbitrage tiers (France, Inde), le risque d’incident est élevé : tir fratricide, accident de drone, ou heurts lors de récoltes. Hun Manet prône la « proportionnalité ».
Pour Sophie Boisseau du Rocher, sinologue au Centre de recherches internationales : « Ce bras de fer teste la résilience ASEAN ; une escalade isolerait Bangkok face à Pékin. » Du côté cambodgien, Meas Ny, ancien diplomate : « Sans levés conjoints acceptés, la frontière restera un baril de poudre. »
Un test pour l’Asie du Sud-Est
Ce conflit mine la cohésion ASEAN, déjà fragilisée par le Myanmar. Il ravive des tensions historiques et questionne le multilatéralisme face aux nationalismes. Phnom Penh mise sur la diplomatie et le droit ; Bangkok sur ses alliances sécuritaires.
Cette frontière n’est pas qu’une querelle cartographique : elle incarne les fractures d’une région en quête d’intégration. Pour les paysans khmers et siamois, pris en étau, la paix totale reste peut-être un horizon lointain, suspendu à une volonté politique. Une médiation française, appuyée sur des preuves irréfutables et les données des observateurs ASEAN, pourrait briser l’impasse – à condition que l’histoire ne prime plus sur l’avenir.







Commentaires