top of page
Ancre 1

Conflit frontalier : Sous le temple de Preah Vihear, la guerre silencieuse des ressources minières

Dans les falaises abruptes des monts Dangrek, la province de Preah Vihear, au nord du Cambodge, recèle bien plus qu’un temple khmer millénaire classé au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Sous ses terrains accidentés, des gisements d’or, de fer, de cuivre et de pierres précieuses attisent depuis des décennies convoitises et tensions.

 Sous le temple de Preah Vihear, la guerre silencieuse des ressources minières

Tandis que Phnom Penh intensifie l’exploitation minière par le biais de nouvelles licences, les récents incidents frontaliers avec la Thaïlande ravivent les soupçons d’arrière-plans économiques. Entre héritage khmer ancestral et appétits géostratégiques contemporains, Preah Vihear illustre le paradoxe d’une richesse minérale piégée par la géopolitique régionale.

Un patrimoine géologique et historique exceptionnel

Le sanctuaire de Preah Vihear, chef-d’œuvre architectural du Xe siècle, fut érigé en grès quartzitique d’une pureté exceptionnelle (95–99% de SiO₂). Mais c’est dans les collines environnantes des Dangrek que l’histoire minière khmère prend toute son ampleur. Selon la thèse doctorale SORUL040 (Université Royale du Laos, 2025), la région abritait déjà, entre le IXe et le XIVe siècle, un vaste complexe métallurgique s’étendant sur 400 à 600 km², centré sur Phnom Dek — littéralement la « Montagne de Fer ». Des fouilles à Chhaep ont mis au jour une fosse d’extraction de cuivre d’environ 300 000 m³, associée à des ateliers de fonte médiévaux.

Le géologue français Olivier Dottin a, pour sa part, identifié des dépôts aurifères à Phnom Lung, où l’or natif atteint plus de 90% de pureté — un taux parmi les plus élevés d’Asie du Sud-Est.

Une étude publiée dans Heritage Science (2017) confirme l’existence d’une triple phase de construction du temple, étroitement liée à l’exploitation régionale des minéraux.

Les cartes géologiques de la JICA (Agence japonaise de coopération internationale) signalent en outre des anomalies géochimiques en or et argent dans le district de Rovieng.

Des bases de données comme Mindat.org répertorient également la présence de saphirs jaunes, péridots, hématites et zircons.

Potentiel économique : l’or et le fer en tête

Le Ministère cambodgien des Mines et de l’Énergie (MME) estime à environ 5 à 6 millions de tonnes les réserves de minerai de fer à haute teneur (jusqu’à 96% Fe₂O₃) dans la zone de Phnom Dek. Les gisements aurifères d’Otakheav, Phnom Bak et Ondong Barang ont fait l’objet d’évaluations préliminaires dès 2015.

Des entreprises telles que DELCOM Campuchea exploitent déjà le site, produisant environ 340 kg d’or par an — ce qui représente plus de 0,6 million de dollars de redevances fiscales. Global Green détient pour sa part une concession de 28 000 hectares pour le fer, contiguë à la forêt de Prey Lang, l’un des poumons écologiques du pays, tandis que Nop Sidara Resources s’intéresse au cuivre de Thalaborivat (20 400 ha).

La Notification n°018 de 2020 du MME a ouvert quelque 200 km² supplémentaires à la prospection.

En 2013, déjà 26 compagnies minières opéraient dans le district de Rovieng. Les pierres gemmes complètent ce panorama extractif, notamment des saphirs bleu profond et des zircons traités thermiquement — une activité encore dominée par Pailin mais en expansion à Preah Vihear. Selon les données officielles, la production nationale d’or a atteint environ 13 tonnes en 2024, dont une part significative provenait de cette province.

Les investissements conjoints sino-cambodgiens, encouragés par le Partenariat économique global régional (RCEP), stimulent le secteur. Toutefois, les retombées environnementales — pollution au mercure, déboisement intensif, extraction illégale — suscitent des inquiétudes locales, malgré les opérations de contrôle menées depuis 2014 par les autorités.

Ressources et tensions frontalières : la géoéconomie du conflit

Depuis le verdict historique de la Cour internationale de justice (CIJ) en 1962 attribuant le temple de Preah Vihear au Cambodge, les relations avec la Thaïlande connaissent des soubresauts récurrents. Les affrontements de 2008, 2011 et l’incident armé de juillet 2025 concernent toujours la même bande frontalière de 4,6 km² encore disputée. Si les motifs invoqués sont patrimoniaux, plusieurs analyses, dont celle de Lessons from Preah Vihear (University of Chulalongkorn, 2011), évoquent des « conflits de basse intensité à mobiles économiques ».

Des publications récentes avancent que l’« incursion » thaïlandaise du 25 juillet, survenue non loin des concessions aurifères de DELCOM, pourrait être liée à la volonté de sécuriser l’accès à des ressources minières prometteuses.

À cette dimension s’ajoute un souvenir douloureux : celui du « Dangrek genocide » de 1979, lorsque des réfugiés khmers furent repoussés par les troupes thaïlandaises sur ces mêmes crêtes riches en minéraux.

Les hauteurs de Preah Vihear offrent en effet un double avantage stratégique : un contrôle militaire du plateau et un accès direct aux zones minéralisées. Si aucune preuve tangible ne relie les incursions récentes à la convoitise minière, la corrélation Phnom Penh, de son côté, renforce la présence de ses partenaires chinois pour sécuriser ses concessions les plus sensibles.

Perspectives : entre promesse économique et incertitude stratégique

L’essor minier de Preah Vihear représente une manne potentielle pour l’économie cambodgienne : augmentation des redevances, industrialisation progressive, et attractivité accrue pour les investissements directs étrangers. Le gouvernement prévoit d’ouvrir jusqu’à 455 km² supplémentaires à la prospection.

Mais ces ambitions se heurtent à plusieurs obstacles : dégradation environnementale dans la zone de Prey Lang, lenteurs administratives et climat d’instabilité frontalière.

Si les mécanismes de règlement régional parviennent à pacifier la zone, Preah Vihear pourrait devenir un véritable pôle extractif intégré, conciliant patrimoine historique et développement minier durable. En attendant, le temple millénaire veille sur une terre convoitée, où l’or attire autant les investisseurs que les disputes sanglantes entre pays voisins.

Sources : Ministère cambodgien des Mines et de l’Énergie (MME), JICA, UNESCO, Heritage Science (2017), Cambodia Mag (2025), Chulalongkorn University, Asian Development Bank (ADB), Mindat.org.

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
  • Télégramme
  • Youtube
  • Instagram
  • Facebook Social Icône
  • X
  • LinkedIn Social Icône
bottom of page