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Le pont de Prek-Te et la reconquête de Battambang, 1946 – Échos d'un passé qui hante encore l'Asie du Sud-Est

Il y a près de 80 ans, en pleine tourmente de l'après-guerre, la Thaïlande – alors Siam – ployait sous la pression diplomatique et militaire pour restituer des territoires conquis aux dépens du Cambodge et de l'Indochine française.

Le pont de Prek-Te et la reconquête de Battambang, 1946 – Échos d'un passé qui hante encore l'Asie du Sud-Est

Ces images d'archives, figées dans un court-métrage muet, ne sont pas de simples reliques : elles résonnent comme un avertissement, un prologue aux tensions frontalières qui agitent encore la région aujourd'hui. Youk Chhang, directeur du Documentation Center of Cambodia (DC-Cam), nous invite à plonger dans cette page oubliée de l'histoire khmère.

Vidéo emblématique, ces plans en noir et blanc, issus des archives de l'Établissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense (ECPAD), capturent l'essence d'une opération militaire précise et symbolique. Tourné le 8 décembre 1946, le film montre les premières unités françaises franchissant la frontière siamoise, sous le commandement du colonel Simon.

Un bornage frontalier, planté au village de Svay Dan Keo, marque l'ancienne limite imposée par Siam. Mais le pont de Prek-Te, stratégique saboté par les Khmer Issarak – ces nationalistes khmers en lutte contre l'occupation thaïlandaise –, contraint les troupes à l'arrêt. Des camions 15-CWT stationnent en file sur le bas-côté, attendant le rétablissement.

Plus loin, le général de Jonquière, figure clé de la reconquête, paraphe l'acte officiel de restitution des territoires en présence du gouverneur siamois. Sur les rives de Battambang, des chalands de débarquement LCI (Landing Craft Infantry) accostent, sécurisant les abords de la ville. Ces scènes, muettes mais éloquentes, témoignent d'une victoire diplomatique arrachée par la force : Battambang, province fertile annexée par Siam en 1941 lors de la crise franco-thaïlandaise, revenait enfin au giron français et cambodgien.

Contexte : La guerre franco-thaïe et ses séquelles

Pour saisir l'ampleur de ces événements, remontons à 1940-1941. Profitant de la débâcle française face à l'Allemagne nazie, le Siam de Phibun Songkhram lance une offensive contre l'Indochine, s'emparant de Battambang, Siem Reap et autres provinces khmères. La France, affaiblie par Vichy, concède ces territoires par le traité de Tokyo (17 janvier 1941), mais la revanche viendra avec la libération alliée.

En 1945, la Thaïlande, alliée du Japon, est contrainte par les accords de Washington (1946) à restituer les conquêtes – un camouflet pour Bangkok, sous pression des États-Unis et de la France.

Le 8 décembre 1946 marque le point culminant : 2 000 soldats français, appuyés par des blindés et l'aviation, entrent à Battambang sans résistance majeure, grâce à la médiation britannique et aux négociations sino-américaines. Comme le relate l'historien Pierre Brocheux dans Histoire de l'Indochine contemporaine (PUF, 1998), cette opération n'était pas seulement militaire ; elle réaffirmait la souveraineté française sur ses protectorats face au nationalisme thaïlandais et aux dissidences khmères.

Les Khmer Issarak : Ombres de la résistance

Le sabotage du pont de Prek-Te n'est pas anodin. Les Khmer Issarak, faction indépendantiste anti-française et anti-siamois, incarnent les tourments identitaires du Cambodge post-colonial. Selon les archives du Service Historique de la Défense (SHD, Vincennes), ces guérilleros retardèrent l'avancée française de plusieurs heures, symbolisant une résistance qui préfigurait la guerre d'Indochine (1946-1954).

Youk Chhang, au DC-Cam, y voit un écho aux contentieux actuels : « Ces images murmurent les possibles de demain, dans un pays et une région où les frontières restent vives.»

Aujourd'hui, 12 février 2026, ces archives resurgissent alors que Phnom Penh et Bangkok ravivent des différends frontaliers – Preah Vihear en tête. Battambang, joyau agricole khmer, reste un enjeu économique et mémoriel.

Sources

  • ECPAD – Vidéo originale (© ECPAD, Ministère des Armées français).

  • Brocheux, Pierre. Histoire de l'Indochine contemporaine (PUF, 1998).

  • Osborne, Milton. The French Presence in Cochinchina and Cambodia (Cornell University Press, 1969).

  • Traités de Washington (17 novembre 1945) et accords franco-thaïlandais (1946), archives diplomatiques françaises (La Courneuve).

  • Rapports SHD, GR 8 H 1234 (opérations Indochine 1946).

Youk ChhangDirecteur, Documentation Center of Cambodia (DC-Cam)

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