Chronique & Humour : Brigitte, gardienne du temple au Cambodge
- La Rédaction

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Brigitte modère le groupe Facebook « Expats au Cambodge » depuis quatre ans. Elle n'a jamais rencontré la plupart de ses 47 812 membres. Elle sait en revanche, à quelques grammes près, où trouver le meilleur comté de Phnom Penh.

La charte
Brigitte a rédigé la charte du groupe elle-même, un dimanche après-midi, il y a trois ans. Neuf pages sur le respect mutuel, la bienveillance, et « l'importance de refléter la richesse de notre vie ici et notre intégration au Cambodge ». Elle en est très fière. Elle la cite souvent, en général pour recadrer quelqu'un qui a posté une question de visa dans le mauvais fil.
Le fromage avant tout
Un mardi, un membre poste une alerte cambriolage dans son quartier. Quatre commentaires en deux jours. Brigitte ne répond pas — elle est occupée, ce jour-là, à modérer un fil de cent trente-quatre commentaires sur où trouver du comté vieilli « sans se ruiner ». Elle y intervient personnellement pour recommander son importateur, avec le sérieux d'une sommelière présentant un grand cru. « Perso je passe par Pierre, il fait venir direct de Savoie, dites-lui que c'est moi qui vous envoie. » Le post récolte vingt-trois likes. Le cambriolage, aucun.
Les fromageries du coin, jamais mentionnées
Ce que Brigitte ne sait pas — ou préfère ne pas savoir — c'est que le Cambodge compte aujourd'hui plusieurs fromageries artisanales, dont certaines rattachées à des restaurants qui affinent eux-mêmes, sur place, des fromages d'une qualité tout à fait sérieuse : brie, comté jeune, tomme, avec du lait local. Quelqu'un en mentionne une, un jour, dans le groupe. Le post récolte deux commentaires, dont un de Brigitte : « Sympa l'initiative, mais c'est pas vraiment pareil qu'un vrai comté français hein. » Elle n'en a jamais goûté aucun.
Julien n'avait pas compris les règles
Un nouvel arrivant, Julien, poste une vraie question : « Quelqu'un connaît un bon prof de khmer pour débutant ? » Le fil végète à deux commentaires pendant six jours, jusqu'à ce que Brigitte, en tant que modératrice, tranche : « Tu devrais plutôt demander dans le groupe Langues, ici c'est plus axé communauté. » Julien demande, un peu perdu, ce qu'elle entend par « communauté ». Brigitte répond, avec l'aplomb de quelqu'un qui vient d'inventer une évidence : « Bah, la communauté, quoi. Tu comprendras avec le temps. » Elle épingle ensuite, le jour même, un nouveau post sur le meilleur jambon de Bayonne de Phnom Penh.
L'administrateur fantôme
Officiellement, Brigitte partage la modération avec Denis, administrateur historique du groupe. Denis a quitté le Cambodge il y a deux ans pour s'installer à Bangkok. Un membre un peu naïf le lui fait remarquer, un jour, en commentaire : « Attends, il vit plus ici Denis, non ? » Brigitte répond, catégorique : « Denis fait partie de la famille, la distance n'y change rien. » Chaque semaine, Denis repartage depuis Bangkok un article sur les meilleures fromageries thaïlandaises, « en attendant de retrouver ça un jour ici ». Brigitte le valide systématiquement en featured post. Personne ne relève que le groupe « Expats au Cambodge » est, de fait, modéré en partie depuis la Thaïlande par un homme qui n'y vit plus.
Le sondage
Brigitte lance un sondage : « Qu'est-ce qui vous manque le plus de la France ? » Fromage, vin, pain, ou « autre ». Le fromage l'emporte à 61 %. Dans les commentaires, elle ajoute elle-même : « Perso ce qui me manque le plus c'est de pouvoir parler à quelqu'un qui a jamais entendu parler de comté » — phrase qu'elle prononce sans ironie, dans un groupe de 47 812 personnes qui, statistiquement, doivent bien compter quelques amateurs de comté, et à quelques kilomètres de plusieurs fromageries qui en produisent.
Le bannissement
Un membre, agacé, ose écrire : « On est censés parler du Cambodge dans ce groupe, non ? » Brigitte le bannit dans l'heure, invoquant l'article 4 de la charte sur le respect mutuel. « Ce genre de commentaire, ça ne reflète pas l'esprit de la communauté », écrit-elle en légende du bannissement — sans jamais préciser, une fois de plus, ce qu'elle entend par ce mot. Elle poste ensuite, comme chaque soir, sa photo du jour : un plateau de fromages importés sur une table en teck, quelque part à Phnom Penh, loin, très loin, de tout ce que la charte prétendait défendre — et à peine plus loin, en réalité, des fromageries locales qu'elle n'a jamais visitées.







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