Cambodge & Parcours : Svay Angkeara, la volonté du retour aux racines

« Vous pouvez arracher l’homme du pays, mais vous ne pouvez pas arracher le pays du cœur de l’homme » affirmait l’écrivain américain John Dos Passos dans « Bilan d’une nation ». Ici, il ne s’agit pas d’un départ forcé, mais plutôt d’une aspiration au développement. C’est avec un bagage impressionnant que Svay Angkeara, jeune Cambodgien âgé de 31 ans, revient au pays avec la ferme intention de partager ses connaissances acquises lors de son voyage en France.

Entretien :

Svay Angkeara

CM : Parlez-nous de votre parcours

Je suis né au Cambodge, dans la province de Takeo. J’ai poursuivi mes études primaires et secondaires dans mon district natal avant de venir à Phnom Penh. Après mon baccalauréat, j’ai choisi de suivre des études supérieures en ingénierie à l’Institut Technologique du Cambodge. J’ai effectué 2 années d’études à l’Institut, équivalentes aux classes préparatoires en France, puis j’ai réussi le concours d’entrée de l’École Polytechnique. Je suis donc parti en France fin 2009 afin d’intégrer le programme d’ingénieur Polytechnicien. C’est un cursus de 4 ans : 3 ans à l’École Polytechnique et 1 an à l’École des ponts ParisTech ; j’y ai obtenu 2 diplômes d’ingénieur. Ensuite, j’ai rejoint EDF en tant qu’ingénieur en recherche et développement. En parallèle, j’ai validé un doctorat en Génie civil à l’École Centrale de Paris.

Le temps des études

Après ma thèse et 3 ans d’implication chez EDF, j’ai intégré un bureau d’études de Setec — Terrasol en tant qu’ingénieur consultant pour le design des structures et des bâtiments ; j’y ai travaillé durant 3 ans. Ultérieurement, j’ai rejoint Eiffage comme responsable de projets pour le design et la construction. Enfin, cela fait un mois que je suis de retour au Cambodge et je travaille pour LBL International en tant que Directeur technique (CTO).

CM : Qu’avez-vous appris de vos années passées en France ?

Plein de choses, autant sur le plan professionnel que personnel. Premièrement, une belle ouverture d’esprit. Le fait de vivre en France m’a permis d’approcher une nouvelle culture assez différente de celle du Cambodge et m’a amené à faire le bilan entre les deux pour ne garder que le positif. Deuxièmement, le vrai savoir-faire. Après des études parmi les élites françaises dans la plus prestigieuse école d’ingénieur de France, et après 7-8 ans d’expérience professionnelle au sein du pays, je pense avoir eu la chance d’apprendre énormément. Que ce soit en technique pure ou bien en relationnel, mes capacités de réflexions et de prises de décisions se sont considérablement aiguisées. Pour conclure, je pense qu’une des choses les plus importantes que j’ai apprise en France, c’est l’indépendance !

« Quitter ma famille et ma campagne à 19 ans pour vivre à Paris dans un nouvel environnement m’a poussé à être bien plus autonome et lucide dans mes prises de décision »

CM : Quels ont été les challenges et difficultés auxquels vous avez été confronté ?

Quitter mon pays natal à l’âge de 19 ans pour vivre très loin de ma famille, dans un cadre complètement nouveau, était un des plus grands challenges pour moi. Je devais m’adapter à une autre culture, une nouvelle météo (un changement de 30 degrés à o degré dès mon arrivée), une nouvelle façon de vivre, une nouvelle façon d’étudier, de nouveaux amis, et surtout une langue française qui n’est pas simple. Bien sûr j’ai obtenu un niveau B2 au DFLE après l’avoir étudié pendant 2 ans à l’ITC, mais ce niveau ne me permettait pas de bien maîtriser cette langue quand par exemple j’étais en cours magistral de 3 h complètes.

l’École des ponts ParisTech

Mais, heureusement, avec le temps, j’y suis parvenu et ma vie n’en était que beaucoup plus simple. Un autre challenge pour moi était de cohabiter avec des élites françaises. J’avais l’habitude quand j’étais au Cambodge d’être toujours premier de ma promotion, mais à l’École Polytechnique, tout le monde est extrêmement compétent ! Je devais faire beaucoup plus d’efforts pour être à leur niveau. Enfin, l’un de mes plus grands challenges avec mon départ fut de prouver mes compétences en France. En tant que Cambodgien de peau mate et de petite, taille, et étant relativement jeune, je devais faire mes preuves au travail afin d’être reconnu, car les préjugés étaient souvent présents.

CM : Quelles sont vos sources d’inspirations ?

Je pense que mes sources d’inspirations sont multiples. Au premier abord, je dirai la soif de connaissance et de compréhension. Je suis, depuis mon enfance, quelqu’un qui se pose beaucoup de questions concernant le monde autour de nous. J’ai toujours voulu comprendre le monde dans lequel nous évoluons, cela m’a amené à redoubler d’efforts dans mes études. Il y a aussi ma famille, un foyer très modeste qui s’est battu pour que je puisse effectuer ma scolarité. Je souhaite que mes parents puissent vivre dans de meilleures conditions et soient contents de la réussite de leur enfant. Pour finir, je pense à mon pays natal ; le Cambodge, un beau pays en voie de développement.

« La connaissance et le vrai savoir-faire des jeunes générations sont totalement indispensables pour l’avancement du pays. Je suis convaincu qu’en ayant des connaissances solides dans des domaines prédéfinis, on aide un pays à prospérer »

CM : Quels sont vos projets pour le Cambodge ?

Il y a pas mal de petits projets qui émergent depuis que j’ai décidé de retourner au Cambodge. Mais maintenant je préfère d’abord me réadapter à la vie locale et à la façon de travailler à Phnom Penh après avoir vécu 11 ans en France. Mais en tout cas, un des plus grands projets auquel je pense depuis toujours est de partager ce que j’ai appris aux nouvelles générations cambodgiennes.

E-Sun tower design et construction par LBL

CM : Vous souhaitez transmettre votre savoir aux nouvelles générations, comment comptez-vous procéder ?

Quand je parle de transfert de connaissances, ce n’est pas seulement la connaissance technique, c’est aussi le savoir-faire, une certaine manière de raisonner d’appliquer des décisions. Pour l’instant, en tant que directeur technique chez LBL, j’ai accès à pas mal de contacts avec de jeunes ingénieurs ce qui me permet de travailler avec eux, de discuter et d’échanger. Nous avons également prévu avec le département des ressources humaines, toute une série de formations internes, ce qui permettra aux personnes les plus expérimentées de partager leurs acquis avec les plus jeunes générations. Dans un futur proche, je compte également dispenser des cours et formations en tant qu’enseignant à temps partiel dans les écoles et universités de Phnom Penh.

CM : Quelles sont vos perspectives ?

J’ai pas mal de projets pour le futur, mais pour ne pas aller trop loin, on peut se concentrer sur mon domaine d’action : génie civil et la construction. Mon souhait est d’arriver à un vrai développement de la compétence des ingénieurs cambodgiens, j’aspire aussi à une haute qualité de sécurité avec des normes limitant les risques pour les ouvriers ; ce que nous essayons de faire tous les jours chez LBL.

« Il faut accueillir beaucoup plus d’ingénieurs, travailler sur plus de projets, et participer au développement de vrais standards de construction »
Angkor Animal Kingdom projet LBL de Siem Reap

CM : Un dernier mot pour nos lecteurs ?

Si certains d’entre vous pensent avoir bien appris à l’étranger, acquis de belles expériences et se posent encore la question du retour aux racines, n’hésitez pas, le on a toujours besoin de vous !

« Il y a beaucoup de domaines dans lesquels vous pouvez contribuer pour aider au développement de ce petit pays. Vraiment n’hésitez pas, vous allez voir à quel point vous serez utile pour cette merveilleuse nation qu’est le Cambodge ! »

Propos recueillis par Michael Grao

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