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Trois anciens soldats khmers rouges : des ombres de la guerre aux champs de réconciliation

Dans les collines verdoyantes de Veal Veng, dans les monts Cardamome à proximité de la frontière thaïlandaise, le passé khmer rouge persiste comme une brume sur les sentiers forestiers de Thmar Da et les ruisseaux d’O’Plouk Damrei.

Ce district reculé de la province de Pursat, ancien bastion des Khmers rouges, abrite aujourd’hui le Centre de réconciliation de Veal Veng, antenne du Documentation Center of Cambodia (DC-Cam), dédié à la collecte de témoignages et à l’éducation sur le génocide du Kampuchéa démocratique (1975-1979).

Trois anciens combattants livrent leurs récits : Long Thon, Bou Rina et Oum Seng, jadis ennemis aux yeux de beaucoup, sont devenus fermiers, grands-parents et voisins, incarnant la lente réconciliation d’une nation fracturée.

Le parcours militaire de Long Thon, de Phnom Penh à la paix rurale

Long Thon, 76 ans, réside aujourd’hui à la commune de Promoy, dans le district de Veal Veng. Originaire de Kampong Chhnang, ce jeune homme rejoint les Khmers rouges en 1972, dans le sillage du coup d’État de 1970 contre le prince Norodom Sihanouk. D’abord chargé de propagande et d’éducation, il gravit les échelons jusqu’au poste de commandant adjoint d’un bataillon au sein de la Division 1, zone Sud-Ouest (Kampot, Takeo, Kampong Speu). En avril 1975, son unité progresse vers Phnom Penh par les approches nord-ouest, participant à la chute de la capitale.

Long Thon
Long Thon

Après la victoire, Thon escorte des techniciens chinois pour la construction de l’aéroport de Kampong Chhnang. L’invasion vietnamienne de 1979 contraint sa formation à la fuite : 300 hommes se terrent dans les forêts de Krakor et Phnom Kravanh, se nourrissant de tubercules et de riz arraché aux champs.

En 1981, il gagne la frontière thaïlandaise, à Thmar Da – surnommé « Phteah Pir » (les Deux Maisons) pour ses abris sans murs datant du Kampuchéa démocratique. Proche d’O’Plouk Damrei (« ruisseau où l’éléphant se trempe »), jonché d’ossements d’éléphants, le site abrite alors jusqu’à 5 000 personnes : soldats, unités de transport, médecins et civils, avec l’hôpital de la Division 2.

Blessé en 1982 par un éclat de roquette B-40 lors d’affrontements contre les forces vietnamiennes et la République populaire du Kampuchéa (RPK), Thon récupère deux mois à l’hôpital de campagne, observant depuis une colline les villageois thaïlandais faucher l’herbe à balai et dialoguant parfois avec des soldats thaïs d’ethnie khmère.

En 1985, l’offensive vietnamienne et de la RPK balaie Thmar Da, repoussant son unité à la lisière thaïlandaise. La réintégration des Khmers rouges en 1996, impulsée par le gouvernement cambodgien, le voit rejoindre la Brigade 71 à Thmar Da, désormais dans l’armée nationale.

Démobilisé au début des années 2000, il cultive ses terres à Pursat, où les forêts jadis théâtres de combats bruissent désormais du silence. Ce district, créé en 1996 après l’intégration, compte cinq communes (Pramoy, Anlong Reap, O Ta Som, Kra Peu Pi, Thma Da) et plus de 13 800 habitants, dont plus de la moitié d’anciens cadres khmers rouges.

Bou Rina : une enfance volée par les bombes et les marches de la mort

Bou Rina, 63 ans, fermière à la commune d’Anlong Reap, porte les stigmates d’une guerre qui s’est abattue sur elle enfant. Née à Kandal, elle voit en 1972 son village rasé par les B-52 américains.

Réfugiée à Phnom Penh dans le quartier de Boeng Trabek, elle reprend l’école jusqu’à l’évacuation forcée du 17 avril 1975 : en charrue à bœufs vers Kandal, vision d’horreur le long des routes bordées de cadavres de soldats.

Bou Rina
Bou Rina

Séparée de sa famille à Chak Angre Krom, elle intègre une unité enfantine : étude matinale, puis labeur – garde de bétail, moisson de riz, cueillette. Les repas ? Bouillie, riz mêlé de maïs, haricots ou manioc.

En 1978, on l’affecte à une porcherie ; ses parents exilés aux marais salants de Koh Kong la laissent en pleurs.

Janvier 1979 : chute du régime khmer rouge. Avec sa sœur, elle entame une odyssée pédestre vers l’ouest – Kampong Speu, Kampong Chhnang, Battambang – survivant de troncs de bananier et tiges de papaye, jusqu’en Thaïlande.

À Thmar Da, dans l’Unité de transport 50 sous Roeun, elle hisse vivres et munitions des postes frontaliers aux avant-postes, deux à trois voyages quotidiens sur des sentiers escarpés. Lors des offensives de 1984-1985, elle achemine munitions jour et nuit pour défendre le pont de Me Toek ; une mine vietnamienne lui lacère la jambe, l’immobilisant des mois avant reprise du service.

En 1986, démantèlement des divisions khmères rouges : elle s’installe à Samlot (Battambang), épouse un infirmier. En 2000, le couple s’installe à Krang Reng.

Oum Seng : du maquis adolescent à grand-père apaisé

Oum Seng, 77 ans, alias Chhon, s’engage à 17 ans en 1968, quittant l’école à Kampong Chhnang pour les maquis d’Oral où sévissaient les réseaux embryonnaires de futurs chefs khmers rouges.

Oum Seng
Oum Seng

En 1969, il intègre les « Forces d’avant-garde », ancêtres des divisions structurées. Chef du Régiment 52 puis de la Division 919 au front nord-ouest (Kampong Chhnang, Kampong Speu), il voit l’expansion post-1970.

Voisin de Bou Rina à Anlong Reap, père de cinq petites-filles, il a troqué les armes pour la houe, de l’idéologie à la quiétude villageoise.

Veal Veng : un bastion rouge vers la mémoire collective

Ces vies – hôpitaux de brousse, escarmouches frontalières, faim, blessures, replis – brodent l’histoire tourmentée du Cambodge (1970-1990). Veal Veng, secteur 6 de la zone Nord-Ouest sous Kampuchéa démocratique, vitrine de transferts forcés meurtriers (famine, surmenage, exécutions), sert de refuge post-1979 aux cadres khmers rouges fuyant vers la Thaïlande, harcelant Vietnamiens et RPK avec les divisions 2 et 3.

Le centre DC-Cam y promeut l’éducation sur le génocide : forums scolaires, visites historiques (O’Neary, chemins de fer khmers rouges), soins aux 220 survivants, soutien aux handicapés Por.

Sans absoudre ni juger, ces voix, enregistrées au centre, tissent un legs complexe : idéologie, survie, alliances mouvantes. Cinquante ans après les premiers tirs, ces champs de bataille forgent la réconciliation – non pour rouvrir les plaies, mais pour sonder la résilience nationale, où les ruines engendrent peut-être la paix.

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