Yol Aularong, le rebelle oublié du rock khmer des années 1970
- La Rédaction

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Il n'a jamais eu droit à une statue, ni à une rue à son nom. Pourtant, dans les cercles de collectionneurs de vinyles à travers le monde, un nom revient sans cesse quand on évoque le rock cambodgien des années 1960-1970 : Yol Aularong. Loin des ballades sentimentales qui ont fait la gloire de Sinn Sisamouth ou de Ros Serey Sothea, cet artiste au tempérament de feu a imposé un style à part, mordant, ironique, presque punk avant l'heure. Son histoire, restée largement dans l'ombre, mérite d'être racontée.

Un héritier de la musique tombé dans le rock garage
Né dans une famille où la musique coulait dans les veines, Yol Aularong — parfois orthographié Yos Olarang — grandit entouré d'artistes accomplis. Ses tantes, Sieng Vanthy et Sieng Dy, étaient chanteuses reconnues, tandis que son oncle, Has Salan, comptait parmi les violonistes et compositeurs les plus respectés de la musique classique khmère. Son père occupait un poste au sein du corps diplomatique cambodgien, ce qui a valu au jeune Aularong de passer une partie de son enfance en France.
Cette parenthèse européenne n'est pas un détail anecdotique. C'est elle qui explique en grande partie la singularité de son style : un mélange détonnant de funk, de soul et de rock psychédélique occidental, greffé sur les inflexions vocales et les mélodies traditionnelles khmères. Le résultat est un son reconnaissable entre tous, à la fois ancré dans la culture cambodgienne et résolument tourné vers la contre-culture occidentale de l'époque.
Le mauvais garçon qui se moquait de la bourgeoisie
Dans un Phnom Penh des années 1960-70 où la majorité des artistes chantaient l'amour perdu et la nostalgie, Yol Aularong détonne. Il cultive une image de mauvais garçon, cash et provocateur. Selon l'historienne de la musique LinDa Saphan, il figure parmi les deux seuls auteurs-compositeurs de cette génération à avoir réellement pratiqué la satire sociale, aux côtés du chanteur comique Meas Samon. Ses chansons épinglent avec ironie le conformisme et les codes rigides de la société bourgeoise cambodgienne de l'époque.
Cette insolence n'est pas qu'une posture scénique. Une anecdote restée célèbre raconte qu'il aurait lancé un jour au prince Norodom Sirivudh une phrase qui résume bien son état d'esprit : que l'un soit prince et l'autre non n'a finalement aucune importance, puisque tout le monde meurt un jour — alors autant profiter d'un verre ensemble. La presse internationale ne s'y est pas trompée : le quotidien britannique The Guardian l'a qualifié de véritable trublion, tandis que le New York Times a salué en lui un artiste charismatique aux allures de proto-punk, moqueur des conventions sociales de son temps.
Une carrière fauchée par la tragédie khmère rouge
Comme des centaines d'artistes cambodgiens de sa génération, Yol Aularong voit sa trajectoire brutalement interrompue par l'arrivée des Khmers rouges. Le 17 avril 1975, jour de la chute de Phnom Penh, il est vu pour la dernière fois quittant la capitale aux côtés de sa mère, entraîné dans l'évacuation forcée de la ville.
Dans le documentaire Don't Think I've Forgotten, consacré à l'âge d'or perdu du rock cambodgien, sa tante confie sa conviction qu'il n'a pas survécu au régime. Son profil de musicien ouvertement influencé par l'Occident et son tempérament non conformiste en faisaient une cible toute désignée pour un régime qui cherchait à effacer toute trace de modernité et d'individualité.
Un héritage ressuscité par les collectionneurs
Il aura fallu attendre 1996 et la sortie de la compilation culte Cambodian Rocks — un bootleg assemblé à partir de cassettes rescapées — pour que la musique de Yol Aularong retrouve un public, cette fois international. Sa chanson Jeas Cyclo a même trouvé une seconde vie sur les planches new-yorkaises, intégrée à la pièce Cambodian Rock Band de la dramaturge Lauren Yee.
Plus qu'un simple retour de flamme nostalgique, son nom est devenu, selon le Huffington Post, un véritable mot de passe générationnel : une manière pour les jeunes Cambodgiens de la diaspora de revendiquer leur identité culturelle et de maintenir vivant le souvenir d'un âge d'or musical brutalement interrompu.
Pourquoi son histoire mérite d'être racontée aujourd'hui
Cinquante ans après la chute de Phnom Penh, la mémoire du rock cambodgien continue de s'écrire, fragment par fragment, à travers documentaires, rééditions vinyles et travaux d'historiens. Yol Aularong y occupe une place à part : celle de l'électron libre, du satiriste, de l'artiste qui a osé rire au nez d'une société trop sérieuse, au péril de sa vie. Redécouvrir sa musique aujourd'hui, c'est rendre justice à une voix singulière que le silence de l'histoire a trop longtemps recouverte.







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