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Chronique & Humour: Bernard, les 100 riels et le Cambodge qui ne rend plus la monnaie

Bernard paie en liquide. Toujours. C’est, avec le tabouret et le refus de marcher, l’un des trois piliers de sa civilisation.

Photo d’illustration uniquement
Photo d’illustration uniquement

Son portefeuille est un monument. Épais, gonflé, corné, bourré de riels pliés dans un ordre que lui seul comprend, avec quelques dollars mous glissés entre deux. Il le sort lentement, toujours, comme on dégaine une pièce d’identité et une menace à la fois. C’est sa fierté. Bernard est le dernier homme du quartier à payer en vrai.

Le problème, c’est que le quartier, lui, a cessé de vouloir de son vrai.

Ça a commencé par Sophea. Un matin, sur le comptoir, à côté du cendrier, est apparu un petit carré blanc plastifié. Un QR code. Bernard l’a regardé comme on regarde une tache d’humidité au plafond : quelque chose qui annonce des ennuis. « C’est quoi, ça. » « KHQR, a dit Sophea. Les gens scannent. C’est plus simple. » Bernard a posé ses billets sur le comptoir, bien à plat, en signe de résistance passive. Sophea les a pris. Sophea prend toujours. Mais le carré, lui, est resté. Et il a fait des petits.

Maintenant tout le monde scanne. La dame aux mangues scanne. Le type des cigarettes scanne. Le gamin qui vend de l’essence dans des bouteilles de Fanta scanne. Bakong, ABA, un petit bip satisfait, et voilà. Le Cambodge entier s’est mis à faire bip, et Bernard est resté avec ses liasses, seul, analogique, magnifique.

« De mon temps, aime-t-il rappeler, on payait en riels. En liquide. On comptait. »

Son temps, c’est huit ans. Huit. Mais dans la tête de Bernard, huit ans au Cambodge valent bien un siècle ailleurs, chaleur et humidité comprises, avec bonification pour les coupures de courant. Il parle de 2018 comme d’autres parlent de la préhistoire.

Ce jeudi-là, il a soif d’autre chose qu’une Angkor, allez savoir pourquoi — une envie soudaine de noix de coco fraîche. Il traverse jusqu’à l’étal du coin. Derrière les fruits, personne. Enfin, personne de visible. Puis une petite tête émerge : un garçon, sept ans peut-être, qui garde la boutique pendant que sa mère est partie déjeuner.

« Une noix de coco. » Bernard tend un billet. Cent riels d’abord, puis il corrige, en tend d’autres. Le gamin ne regarde pas le prix. Le gamin regarde le papier.

Il le prend du bout des doigts. Le retourne. Le lève vers la lumière. Fronce les sourcils avec le sérieux d’un expert devant un faux.

« C’est quoi ? »

« C’est de l’argent », dit Bernard.

Le garçon n’a pas l’air convaincu. Il connaît l’argent, l’argent c’est quand maman approche le téléphone et que ça fait bip. Ça, ce truc mou avec un pont dessus, ça ne fait pas bip. Il le tapote. Rien.

« On le scanne où ? »

« On le scanne nulle part. On le donne. Tu le prends, tu me rends la monnaie, et c’est fini. »

Le concept de « rendre la monnaie » atteint l’enfant comme une énigme métaphysique. Il n’a pas de monnaie. Il n’a jamais eu de monnaie. Il a un QR code scotché sur une caisse en polystyrène, et un talent naturel pour le brandir. Il le pousse vers Bernard, plein d’espoir. « Vous scannez ? »

« Je scanne pas. »

« Pourquoi ? »

Bonne question. Bernard n’a pas l’application. Bernard a un téléphone qui lui sert à caler la table et, les soirs de canicule, d’éventail. Mais on n’explique pas ça à un enfant de sept ans qui vous prend déjà, visiblement, pour un homme des cavernes venu payer en feuilles mortes.

Le garçon, magnanime, propose un compromis. Il garde le billet — « pour ma collection » — et Bernard peut prendre la noix de coco quand même, en cadeau, parce que le monsieur a l’air vieux et perdu. La monnaie nationale du Royaume du Cambodge vient d’être reclassée, par un enfant, au rang d’objet de curiosité, quelque part entre la bille et la capsule de bière.

Bernard rentre au bar sans sa fierté et sans sa monnaie, mais avec une noix de coco offerte par pitié, ce qui est pire.

Il rumine. Longtemps. Et au fond de sa rumination, une idée germe, lente et magnifique comme lui. Le lendemain, il l’annonce à Sophea comme on proclame une république.

« Voilà comment on va faire. Toi, tu as le machin. Le QR, l’application, le bip. Moi, j’ai le liquide. Alors quand j’ai besoin de payer quelque chose dehors, tu scannes, tu paies avec ton téléphone, et moi je te rembourse ici, en cash, dans ta main. Comme des hommes. »

Sophea réfléchit. « Donc je deviens ta banque. »

« Je deviens rien du tout, dit Bernard, très digne. Je délègue. »

Et c’est ainsi que Bernard, dernier rempart de l’argent liquide, homme qui n’a jamais cédé, qui ne cédera jamais, a triomphé de la modernité en trouvant l’unique solution qui le rend désormais incapable d’acheter quoi que ce soit sans passer par une intermédiaire de trente ans qui le regarde, chaque fois, avec la patience qu’on réserve aux monuments et aux vieux chats.

Il paie sa noix de coco du lendemain par ce système. Deux transactions, une commission affective, un bip.

« Tu vois, dit-il en recomptant ses liasses, satisfait. Y a toujours moyen de rester libre. »

Sophea scanne. Sophea hoche la tête. Sophea, ce mois-ci, gère un débit bancaire de plus qu’avant.

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