Tontines cambodgiennes : quand la confiance fait office de banque
- La Rédaction

- il y a 2 jours
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Dans les marchés de Phnom Penh comme dans les villages reculés de Mondol Kiri, un système d'épargne vieux comme la solidarité villageoise continue de faire ce que les banques peinent parfois à faire : prêter à ceux qui n'ont rien à mettre en garantie, sinon leur parole.

Une pratique venue d'ailleurs, enracinée ici
Le mot « tontine » vient d'un banquier napolitain du XVIIe siècle, Lorenzo Tonti, et le principe a depuis voyagé sur tous les continents sous des noms différents : hui en Chine, hụi au Vietnam, chae en Thaïlande, susu en Afrique de l'Ouest. Au Cambodge, la mécanique est la même, même si le vocable local reste flou et varie d'une communauté à l'autre. Un groupe de participants, souvent des voisins, des collègues ou des membres d'une même famille élargie, cotise à intervalles réguliers une somme fixée à l'avance. À chaque tour, l'intégralité de la cagnotte revient à un membre différent, jusqu'à ce que tout le monde ait été servi une fois. Ni banque, ni intérêt formel, ni paperasse : seulement un engagement moral entre personnes qui se connaissent et se font confiance.
Le maillon manquant entre méfiance bancaire et solidarité villageoise
Si la pratique perdure, c'est qu'elle répond à un besoin très concret. Le secteur de la microfinance cambodgien est pourtant considérable : la Banque nationale du Cambodge recensait déjà plus de 90 programmes agréés au début des années 2000, et ce chiffre n'a fait que croître depuis. Mais l'accès au crédit formel reste souvent conditionné à des garanties, des taux d'intérêt élevés ou des démarches que beaucoup de ménages ruraux, en particulier dans les provinces éloignées comme Ratanakiri ou Mondol Kiri, ne peuvent ou ne veulent pas assumer. Les associations rotatives d'épargne et de crédit, ainsi que les groupes de prêt solidaire, offrent une alternative fondée sur la confiance plutôt que sur le collatéral. Des organisations de défense des droits humains ont d'ailleurs souligné que ces modèles présentent, pour les communautés autochtones notamment, beaucoup moins de risques que certains crédits de microfinance commerciaux, parfois accusés d'avoir précipité des familles dans le surendettement.
Des groupes villageois plutôt qu'un marché organisé
Contrairement à l'Afrique francophone, où la tontine est une institution reconnue, théorisée et même parfois digitalisée, le Cambodge ne dispose pas d'un mot unique et largement partagé pour désigner ce type d'association. La pratique existe surtout sous forme de groupes d'épargne villageois, parfois accompagnés par des ONG ou des programmes de développement rural. Des études de cas menées dans les provinces de Koh Kong et de Mondol Kiri, ou encore à Siem Reap autour du modèle de « banque de développement villageoise », décrivent des mécanismes très proches de la tontine classique : cotisations périodiques, caisse commune, redistribution qui suit un ordre convenu à l'avance. L'objectif dépasse souvent la simple épargne : financer une récolte, un mariage, des frais médicaux ou de scolarité, ou tout simplement lisser des revenus agricoles par nature irréguliers.
Entre résilience et fragilité
Comme partout où elle existe, la tontine cambodgienne repose sur un équilibre fragile. Sans cadre juridique, elle dépend entièrement de la probité de ses membres et, le cas échéant, d'un « leader » chargé de collecter et redistribuer les fonds — une position de confiance qui peut aussi devenir une position de vulnérabilité si le groupe se délite ou si un participant fait défaut. C'est précisément pour combler ce vide que de nombreuses ONG et institutions de microfinance ont cherché, depuis une vingtaine d'années, à structurer ces pratiques informelles : formation des membres, tenue de registres, parfois même adossement à un compte bancaire collectif. Le résultat est un paysage hybride, où la tontine pure côtoie des groupes d'épargne semi-formalisés, sans qu'une frontière nette les sépare toujours.
Un modèle toujours d'actualité
À l'heure où le Cambodge continue de développer son secteur financier formel, ces mécanismes informels n'ont pas disparu, loin de là. Ils rappellent une réalité que la microfinance elle-même a fini par reconnaître : la confiance sociale, quand elle est bien organisée, peut être aussi solide qu'une garantie bancaire. De Phnom Penh à Ratanakiri, la tontine cambodgienne, sous ses différents noms et formes, continue ainsi de tisser, discrètement, l'un des filets de sécurité économique les plus anciens du pays.







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