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Stockage d'énergie : L'ADB parie sur le Cambodge pour une révolution silencieuse du réseau électrique

Un financement de 63,44 millions de dollars vient de valider la première infrastructure de stockage à grande échelle du pays. Derrière la sobriété des chiffres, un pari stratégique sur la stabilité régionale et la transition énergétique de l'Asie du Sud-Est.

L'ADB parie sur le Cambodge pour une révolution silencieuse du réseau électrique

Un verrou technologique enfin levé

Il y a un paradoxe cambodgien que peu d'observateurs ont relevé. La capacité solaire installée du royaume a atteint près de 1,5 gigawatt en 2025, dépassant ainsi ses propres objectifs nationaux pour 2030 et 2035 avec presque une décennie d'avance — une performance remarquable pour un pays qui ne comptait guère que 10 mégawatts de solaire il y a dix ans. Mais produire du solaire en abondance ne suffit pas : encore faut-il pouvoir stocker ce que le réseau ne peut absorber en temps réel. C'est précisément ce verrou que la Banque asiatique de développement (BAD) vient de s'engager à lever.

Le 24 juin 2026, la BAD a approuvé un package de financement de 63,44 millions de dollars destiné à accélérer l'intégration des énergies renouvelables dans le système électrique cambodgien, à renforcer la stabilité du réseau et à développer les échanges transfrontaliers d'électricité.

Takeo, 69 kilomètres au sud de Phnom Penh : le chantier de l'après-solaire

Le projet prévoit l'installation d'un système de stockage par batteries (BESS) de 250 mégawatts / 500 mégawattheures à la sous-station 230 kilovolts de Takeo, située à environ 69 kilomètres au sud de Phnom Penh. La centrale stockera l'électricité renouvelable produite en dehors des heures de pointe et la restituera au réseau lorsque la demande augmente, permettant au Cambodge d'intégrer une part plus importante d'énergie solaire et d'autres sources renouvelables intermittentes.

Le système sera connecté au réseau de transmission national via la sous-station existante de Takeo et fournira des services de flexibilité, incluant la régulation de fréquence et la gestion des pics de charge. Concrètement, c'est l'équivalent d'un grand régulateur énergétique : il absorbe les excédents quand le soleil brille fort, et les redistribue quand la demande des zones industrielles et des quartiers urbains du sud du pays s'emballe.

Un réseau sous tension structurelle

Pour comprendre l'urgence du projet, il faut mesurer la fragilité du système actuel. Le secteur énergétique cambodgien repose encore largement sur les combustibles importés pour la production d'électricité. Malgré des progrès significatifs dans l'expansion des capacités de production, de l'accès et des infrastructures de transport, le pays reste exposé à la volatilité des prix extérieurs et aux ruptures d'approvisionnement liées aux tensions géopolitiques et à d'autres chocs externes.

Pourtant, la dynamique interne est réelle. En 2025, les énergies renouvelables représentaient 63,23 % de la capacité totale installée, soit 3 325 mégawatts injectés sur le réseau national, selon le président de l'Autorité de l'électricité du Cambodge (EAC), Yim Viseth. Plusieurs projets prévus pour 2026 devraient ajouter près de 400 mégawatts supplémentaires, portant la capacité solaire totale installée à environ 1,87 gigawatt d'ici la fin de l'année. L'ambition affichée par le gouvernement — atteindre 70 % d'énergie renouvelable dans la capacité totale d'ici 2030 — est désormais à portée de main. Mais sans stockage, elle risque de rester une statistique creuse.

L'enjeu régional : l'interconnexion avec le Vietnam

Le projet de Takeo dépasse le cadre strictement national. Il s'inscrit dans les ambitions régionales portées par l'initiative ASEAN Power Grid, qui vise à créer un marché électrique pleinement intégré à l'échelle de l'Asie du Sud-Est d'ici 2045. La BAD précise que la centrale de Takeo renforcera les échanges transfrontaliers d'électricité et l'interconnexion avec le Vietnam, y compris les importations d'électricité cambodgiennes et les futurs échanges régionaux d'énergie.

La directrice nationale de la BAD pour le Cambodge, Yasmin Siddiqi, a résumé l'enjeu avec une formule directe :

« En renforçant le réseau électrique grâce au stockage avancé par batteries, nous aidons le pays à exploiter davantage d'énergies renouvelables, tout en veillant à ce que les familles, les agriculteurs et les entreprises bénéficient d'une électricité sûre, stable et abordable. »

Un montage financier multilatéral sophistiqué

Le financement illustre la complexité des architectures de capital mobilisées pour la transition énergétique en Asie émergente. Le package comprend un prêt concessionnel de 40 millions de dollars et une subvention de 5 millions de dollars de la BAD via le Fonds asiatique de développement, auxquels s'ajoutent 18,44 millions de dollars de cofinancement du Green Climate Fund et du Royaume-Uni via la facilité ASEAN Catalytic Green Finance Facility.

Ce montage tripartite — BAD, fonds climatique international, financement bilatéral britannique — témoigne d'une nouvelle maturité dans la structuration des projets d'infrastructure verte en Asie du Sud-Est, où les gouvernements cherchent à combiner capitaux concessionnels et signaux de marché.

EDC, l'opérateur en cours de montée en compétence

Le bénéficiaire direct est Electricité du Cambodge (EDC), l'opérateur public national. Le projet renforcera la capacité d'EDC à gérer des systèmes énergétiques avancés et soutiendra le développement de réglementations spécifiques au stockage par batteries. Il comprend également un volet de développement des compétences, avec une attention particulière portée aux femmes, afin d'accroître leur participation dans le secteur de l'énergie et dans les fonctions techniques et de direction.

Cette dimension n'est pas anodine : la gestion d'un BESS de cette envergure requiert des compétences en ingénierie système et en optimisation algorithmique que peu d'opérateurs publics de la région maîtrisent encore pleinement. L'accompagnement en formation constitue donc un investissement aussi stratégique que l'infrastructure elle-même.

27 700 tonnes de CO₂ évitées par an : un impact mesurable

Sur le plan climatique, une fois opérationnel, le projet devrait permettre d'éviter jusqu'à 27 700 tonnes d'émissions de gaz à effet de serre par an. Un chiffre modeste à l'échelle globale, mais significatif pour un pays dont l'empreinte carbone reste encore largement conditionnée par ses importations d'électricité et ses centrales à charbon.

Ce projet de stockage marque une nouvelle étape dans la transition énergétique cambodgienne, qui intervient après des années d'expansion solaire rapide et d'une dépendance réduite à l'électricité importée. Il confirme, surtout, que le Cambodge est en train de passer d'une logique de capacité brute à une logique de gestion intelligente du réseau — un saut qualitatif que beaucoup de ses voisins peinent encore à franchir.

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