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Santé : Denis Laurent, « Perpétuer l'héritage et la vision de Beat Richner avec Kantha Bopha »

C'est sous l'ombre d'un grand arbre, dans cette petite buvette très locale et pleine de charme située dans l'enceinte de Kantha Bopha à Phnom Penh que le docteur Beat Richner, ce héros suisse qui a permis de sauver tant de vies d'enfants, rencontrait le Français Denis Laurent il y a presque trente ans. Considéré par ce grand homme comme l'un de ses fils spirituels, en compagnie des médecins cambodgiens Ky Santy et Yay Chantana, Denis revient aujourd'hui sur les points forts de ce parcours, mais surtout cette aventure humaine extraordinaire qui a donné corps à une vision, celle de pouvoir offrir aux enfants cambodgiens une médecine de qualité comparables à celles des pays les plus développés.

Denis Laurent, Directeur général des établissements  hospitaliers pour enfants
Denis Laurent, Directeur général des établissements hospitaliers pour enfants Kantha Bopha

Pouvez-vous nous rappeler qui est Denis Laurent et son rôle au sein des hôpitaux pour enfants Kantha Bopha ?

Je suis arrivé le 1 ᵉʳ juin 1994 pour travailler à l’hôpital Kantha Bopha. Je suis à l’origine pharmacien biologiste et j’étais venu pour développer les laboratoires au sein de l’établissement créé par le docteur Richner en novembre 1992. Cela fait exactement 30 ans aujourd’hui.

En fait, pour son projet, Beat Richner avait repris une structure qui n’était qu’un petit hôpital pédiatrique. Il y avait à l’époque à peine 60 lits, 63 employés cambodgiens et 16 expatriés. Et, de fil en aiguille, après 30 ans, il existe aujourd’hui plus de 2000 lits et 2500 employés, techniciens, cadres et médecins cambodgiens. Et ça fonctionne, cela fonctionne même fort bien avec également des extensions qui ont été réalisées à Phnom Penh, autour de l’hôpital originel et aussi à Siem Reap avec un très grand centre hospitalier.

Vous avez donc effectué l’ensemble de votre carrière aux côtés de Beat Richner

Au préalable, j’ai travaillé pendant dix ans à l’hôpital Saint-Louis, à Paris, en tant qu’interne et ensuite comme pharmacien biologiste et, mon épouse étant cambodgienne, je souhaitais revenir au Cambodge.

Un jour, j’ai eu l’opportunité de rencontrer Beat à cette même table et il m’a dit :

« OK, on peut, on peut essayer de travailler ensemble » et cela fait 30 ans que cela dure.

Après trente ans, est-il possible d’évoquer, de résumer cette incroyable aventure humaine, médicale, professionnelle en quelques mots ? En fait, comment vous sentez-vous aujourd’hui par rapport au début ?

Alors comme comme vous l’évoquez, ce projet a été imaginé, « visionné », par le docteur Richter qui n'était pas un homme forcément facile, mais je le trouvais extraordinaire. Il avait décidé une chose toute simple : il ne comprenait pas pourquoi les petits Cambodgiens n’étaient pas aussi bien soignés que les petits Zurichois. Donc, ayant beaucoup de connexions et surtout une volonté de montrer que cette « utopie » pouvait devenir réalité, il a pris son violoncelle pour proposer des concerts de charité et a tout mis en œuvre pour former les Cambodgiens et étendre les capacités d’accueil de l’hôpital.

« Si nous sommes passés de 60 à 2000 lits, ce n’était surtout pas dans un but commercial, mais essentiellement pour répondre à une demande et aussi une volonté de former les Cambodgiens et d’utiliser les techniques modernes. »

Évoquons aussi un manque de compréhension et de coopération de certaines grandes institutions. Beat Richner et moi-même n’avions pas une vision « tiers-mondiste ». Nous sommes simplement des professionnels de la santé qui étions là pour effectuer un travail en phase avec ce qui peut se faire à Zurich ou à Paris. Et ça, c’était vraiment la vision de Beat.

Et de fil en aiguille, pour ma part, je suis passé de chef de laboratoire à directeur général parce que malheureusement Béa est décédé il y a quatre ans et son successeur également il y a deux ans. Connaissant l’histoire de Kantha Bopha depuis pratiquement le début et étant très proche de ses collaborateurs… cela répond à votre question.

Quelles auraient été durant ces 30 ans, la ou les plus belles satisfactions ?

Ma plus belle satisfaction, c’est qu’avec le professeur Ky Santi, nous avons proposé il y a quatre ans et demi de construire un nouvel hôpital ici à Phnom Penh, avec un centre de chirurgie cardiaque. Et au bout d’un an, l’hôpital a été construit. Nous l’avons inauguré le 1 ᵉʳ août 2019.

Le lendemain même, une première opération cardiaque était effectuée par l’équipe de Siem Reap. Cette équipe avait été formée par de grands spécialistes il y a dix ans et ils ont été en mesure de transférer leur savoir à la nouvelle équipe. Et donc, nous avons pu réaliser un projet aux aspects parfois très compliqués parce que la chirurgie cardiaque pédiatrique, c’est vraiment très délicat.

« Nous avons pu mettre en œuvre ce projet de facon autonome. Depuis trois ans que le centre est ouvert, plus de 1250 opérations cardiaques à cœur ouvert ont été réalisées. Et, en un mot, même si cela a été fait sans le docteur Richner, c’était vraiment son esprit : réaliser des projets à 100 % menés par des Cambodgiens pour les Cambodgiens...»
Bloc opératoire de chirurgie cardiaque, neurochirurgie et  orthopédie
Bloc opératoire de chirurgie cardiaque, neurochirurgie et orthopédie

Qu’est-ce qui aurait été le plus difficile pendant ces 30 ans ?

Le plus difficile au début et surtout pour Beat, c’était de trouver l’argent nécessaire à tous ces développements. Ce fut vraiment son épée de Damoclès pendant 25 ans et tout le monde disait :

« Si tu ne trouves plus d’argent, c’est de ta faute et donc tout ce que tu as fait, tant pis ».

Donc ça, c’était vraiment la chose la plus difficile pour Beat. Il a aussi vécu des controverses et subi des attaques. Il s’est défendu en attaquant également quelques institutions internationales et parfois d'autres au niveau local.

Mais ça, c’est normal quand on a une vision complètement unique, qui n’a pas d’autre modèle. C’était un peu nouveau pour l'époque.

Pour ma part, au jour d’aujourd’hui, le plus difficile, mais je le dis avec un esprit très positif, c’est que depuis cinq ans et demi, nous avons montré que tout pouvait continuer comme avant. Et même en travaillant sur des développements, je n’ai plus cette épée de Damoclès qui pesait sur le docteur Richner, parce que nous recevons de plus en plus de soutien financier, toujours de la Suisse, mais aussi du Cambodge. Rappelons qu'il y a eu la création de cette fondation cambodgienne il y a quatre ans par le Premier ministre Hun Sen.

Maintenir l’hôpital avec ce degré d’excellence, un combat de tous les jours

Donc j’ai l’impression que de toute façon, les autorités et les Cambodgiens veulent aussi préserver Kantha Bopha comme il est aujourd’hui. Et à première vue, tout le monde est bien d’accord. Nous avons ainsi les coudées franches pour proposer un hôpital de qualité, mais toujours gratuit. Et donc ça, c’est très positif.

La grande angoisse d’aujourd’hui, ce serait d’arriver à maintenir l’hôpital avec ce degré d’excellence. C’est un combat de tous les jours, mais je pense que nous pouvons y arriver avec du travail et quelques sacrifices.

Est-ce que vous avez un peu hésité sur la marche à suivre pour perpétuer l’héritage Richner ou vous vous êtes dit « bon allez, on y va » ?

Nous n’avons pas pu réfléchir à ça parce que de toute façon, quand le docteur Richner est parti, l’hôpital, était en plein fonctionnement, donc on ne pouvait pas se dire « on arrête ».

La seule inconnue à cette époque-là, et je m’en souviens très bien, c’était de savoir si le soutien financier en Suisse allait continuer. Heureusement, cette fondation reste très très efficace. Je me suis aussi rendu compte que les donateurs n’étaient pas généreux pour le personnage Richner, ils donnaient surtout pour les hôpitaux.

Et en fait, le jour où officiellement, nous avons annoncé son retrait, nous n’avons pas eu à nous poser cette question. J’ajouterai que dès le début, donc dès les années 90, le docteur Richner avait fait en sorte que ça puisse marcher sans lui. Il l’espérait et il avait raison.

Pourriez-vous décrire votre journée ?

Ça se passe avec une conférence matinale, avec l’ensemble des médecins et des infirmières, que ce soit à Phnom Penh ou à Siem Reap. Après avec le professeur Ky Santi, nous effectuons le tour des services « un peu plus compliqués », cela veut dire les réanimations pédiatrique, néonatale et cardiaque.

Denis Laurent : « j'ai un travail très polyvalent et c’est ce que j’aime »
Denis Laurent : « j'ai un travail très polyvalent et c’est ce que j’aime »

Ensuite, nous voyons ce qu’il faut faire aussi au niveau de l’administration. J'ai un travail très polyvalent et c’est ce que j’aime. Il m’arrive aussi de travailler quelques heures dans les laboratoires quand l’occasion se présente.

Mais, c’est un travail prenant quand même…

C’est un travail très prenant, mais totalement passionnant et en plus, pour moi, en tant que Français. Nous travaillons avec une fondation suisse, avec des Cambodgiens. Moi, je suis français là-dedans et c’est assez incroyable, c’est une opportunité exceptionnelle.

Qu’est ce qui vous motive chaque matin, la passion, le sens de la responsabilité envers les enfants, la poursuite de l’héritage ?

C’est un mélange un peu de tout ça, mais ce serait surtout de perpétuer l’héritage dans sa globalité. Comme je le disais, Beat était la locomotive et nous les wagons qui essayions de le suivre. Aujourd’hui, les wagons ont pris un peu d’autonomie et nous éprouvons ce besoin de montrer que son œuvre peut perdurer.

Aussi, dès que vous allez dans une salle et voyez un gamin que nos équipes ont réussi à sauver, ça reste un moment unique. Cela reste vraiment une « clé », même lorsque nous avons des soucis professionnels.

Quand vous parvenez au bout de 40 jours d’incubation à sauver un enfant qui souffre du tétanos, qui sort de son sommeil et de ses crises et qui vous sourit… cela permet de relativiser tout le reste.

Savoir relativiser les problèmes à la vue d'un enfant sauvé par les équipes de Kantha Bopha
Savoir relativiser les problèmes à la vue d'un enfant sauvé par les équipes de Kantha Bopha

Donc on peut dire que maintenant, la Fondation tourne plutôt bien…

Oui. Et en plus, nous avons avec la possibilité de penser à l’avenir. Nous venons d’acheter un nouvel appareil pour la chirurgie cardiaque non invasive parce que l’autre était trop ancien. Nous nous sommes également équipés d’un autre appareil IRM (imagerie par résonance magnétique) pour Phnom Penh.

Quels seraient vos projets ?

Ce serait de continuer des missions pour développer en permanence les nouveaux protocoles opératoires pour les enfants. Il y a également un autre projet très important au niveau oncologie. Et là, Phnom Penh vient d’être élue ville pour le développement de la lutte contre le cancer par une fondation internationale basée à Genève pour le développement des procédés de recherche. Kantha Bopha vient aussi d’être choisi par le ministère de la Santé comme « Pool » pour la pédiatrie. Donc voilà, nous travaillons sur ces axes de développement.

Il y a-t-il parfois des situations un peu difficiles pour lesquelles vous pourriez-vous dire « tiens, Beat aurait agi comme ça » ?

Je dirais que nous menons notre projet en pensant à Beat, mais chacun à sa marque. Pour ma part, je lui dois toute ma vie au Cambodge, à Kantha Bopha, je lui suis reconnaissant de la confiance qu’il m’a donnée et de tout ce qu’il m’a appris. Mais oui, je pense que :

« On fait comme Beat, sauf qu’on est plus Beat. »

Pouvez-vous nous parler en quelques mots de cette exposition proposée à l’occasion des trente ans de Kantha Bopha ?

Nous voulions marquer cet anniversaire parce que, 30 ans d’une organisation non gouvernementale au Cambodge, y en a n’y en a pas tant que ça. J’étais récemment avec « Benito » (Benoît Duchâteau-Arminjon - Krousar Thmey) et c’est très intéressant de voir aussi la volonté de transfert de certaines ONG, par exemple au ministère de l’Éducation.

Exposition proposée à l’occasion des trente ans de Kantha Bopha
Exposition proposée à l’occasion des trente ans de Kantha Bopha

Nous avons donc organisé cette exposition parce que ça fait 30 ans, 30 ans d’existence, pas forcément d’un fleuve tranquille. Nous allons continuer pour peut-être les cinq, les dix ou les vingt prochaines années. Nous avons le support de la fondation Kantha Bopha Suisse et de la fondation Kantha Bopha cambodgienne pour ces prochaines années.

Il y a un autre thème dans cette exposition qui est le transfert de technologie et de savoir de l’Occident vers des pays en un peu plus difficiles comme le Cambodge. Et là, le docteur Richner a totalement réussi à l'accomplir et nous poursuivons notre travail dans ce sens.

Merci pour votre envoi !

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