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Prince Sisowath Ravivaddhana Monipong : « La grande musique est un langage international »

Tensions à la frontière thaïlandaise, crise commerciale mondiale liée aux conflits dans le Golfe, vieillissement démographique de l'Europe, diplomatie culturelle par l'opéra… Le prince Sisowath Ravivaddhana Monipong, ambassadeur de la Maison Royale du Cambodge et pionnier de la lyrique en Asie du Sud-Est, a accordé une interview fleuve au journaliste Luigi Galluzzo sur TGCOM24. Un entretien où géopolitique et passion musicale se rejoignent avec une rare élégance.

Prince Sisowath Ravivaddhana Monipong
Prince Sisowath Ravivaddhana Monipong. TGCOM24

« Opera for Peace » : l'art comme réponse aux tensions frontalières

C'est par la culture que s'ouvre cet entretien. En décembre 2025, le prince Ravivaddhana et le maestro Vincenzo Grisostomi Travaglini ont mis en scène Don Giovanni de Mozart à Phnom Penh — une première historique au Cambodge, inaugurant le tout nouveau Phnom Penh International Opera Festival. L'événement fut sobrement rebaptisé « Opera for Peace » — et pour cause. Une semaine à peine après le début des répétitions, des drones militaires thaïlandais commençaient à bombarder la zone frontalière.

« C'est telle une question d'intérêts économiques entre différents groupes d'influence », analyse le prince avec une retenue toute diplomatique. Depuis, la situation s'est progressivement calmée, même si des manœuvres militaires thaïlandaises persistent à la frontière. Le premier ministre cambodgien a multiplié les consultations auprès des instances de l'ASEAN, et des protestations officielles ont été transmises via les ministères des Affaires étrangères et de la Défense.

Crise du Golfe : l'impact concret sur l'économie cambodgienne

Interrogé sur les répercussions économiques du blocage commercial lié aux tensions dans le Golfe, le prince livre une analyse précise et incarnée. Le Cambodge entretient des relations commerciales étroites avec la Chine, et la perturbation du trafic maritime se fait déjà ressentir.

« Le prix du litre d'essence est passé de 1,16 dollar en février à plus de 1,48 dollar aujourd'hui », illustre-t-il.

Les premières victimes de cette hausse sont les petits transporteurs et les conducteurs de tuk-tuk, artisans essentiels du tourisme local. Plus préoccupant encore : le risque de pénurie de matières premières transitant par le détroit d'Ormuz menace directement l'industrie textile cambodgienne, qui emploie des milliers d'ouvriers travaillant pour de grandes marques américaines. « Pour le moment, ça va, mais ils commencent à craindre pour leur emploi », tempère le prince.

Asie contre Europe : le choc des démographies

Vivant en Europe depuis des décennies, d'abord en France, puis en Italie, le prince est idéalement placé pour dresser un parallèle entre les deux mondes. Sa lecture est tranchée : l'Asie est jeune, pragmatique, tournée vers l'avenir. « Plus de 60 % de la population cambodgienne a moins de 30 ans », rappelle-t-il. Cette jeunesse regarde résolument vers le nord — Chine, Corée, Japon — et vers le Pacifique.

Face à la question du vieillissement démographique européen, le prince nuance : « On exagère un peu. La société européenne est très inclusive. Mais il y a un risque de perdre une partie de son identité si l'on n'est pas vigilant. » En Italie, il observe au contraire une italianité robuste et vivace. C'est en France qu'il perçoit les fractures les plus vives, qu'il anticipe comme un enjeu central des prochaines élections présidentielles.

Il glisse au passage une anecdote révélatrice de la modernité cambodgienne :

« Au Cambodge, on ne paie plus avec des cartes de crédit. On utilise une application que tout le monde a déjà depuis des années — comme en Chine. » 

Lui qui approche les 60 ans avoue en souriant passer pour un vieux monsieur aux yeux des jeunes Cambodgiens dès lors qu'il sort ses dollars.

Monarchie restaurée, Francophonie et ouverture sur le monde

Le prince revient sur un tournant historique : le retour de la monarchie constitutionnelle au Cambodge, après le référendum de 1993 qui vit le roi Norodom Sihanouk remonter sur le trône. « La monarchie a redonné un sentiment de reconstruction des valeurs traditionnelles, mais avec un élan de modernité », explique-t-il. Un équilibre fragile et précieux dans un pays qui porte encore en lui le traumatisme du génocide de Pol Pot.

Sur le plan diplomatique, un événement majeur se profile : Phnom Penh accueillera les 15 et 16 novembre 2026 le 20e Sommet de la Francophonie, en présence du président Emmanuel Macron. Un rendez-vous symbolique pour un pays qui, malgré 90 ans de protectorat français, voit sa jeunesse se détourner progressivement de la langue de Molière — sans pour autant renier son héritage.

Don Giovanni à Phnom Penh : quand Mozart réconcilie les peuples

C'est sur cette note d'espoir que s'achève l'entretien. Depuis plus de seize ans, le prince et le maestro Grisostomi Travaglini œuvrent inlassablement pour faire rayonner l'opéra italien en Asie du Sud-Est. L'aventure a débuté aux Philippines avec Turandot et Lucia di Lammermoor, avant de s'étendre au Cambodge avec Cavalleria Rusticana — choisie, dit le prince avec malice, « pour faire plaisir à la Sicile ».

Pour Don Giovanni, le casting fut résolument international : trois chanteurs venus d'Italie — deux de Naples, une de Rome —, un chef japonais, une formation orchestrale réunissant Malaisiens et Français, auxquels s'est joint l'Orchestre des Jeunes d'Angkor. L'impact sur le public fut immédiat. « Les jeunes voulaient tout savoir. C'était un moment de communion totale par la musique », se souvient le prince, visiblement ému. Il souligne que la grande musique classique occidentale est déjà profondément ancrée dans le nord de l'Asie — Chine, Corée, Japon — et que le Cambodge aspire naturellement à rejoindre cet espace culturel.

Également mentionné lors de l'entretien : la remise du prix du meilleur acteur au Festival du Film Asiatique de Rome 2026, reçu par le prince au nom du comédien cambodgien Piseth Chhun, primé pour son interprétation dans une pellicola poétique retraçant l'histoire d'un jeune journaliste tombant amoureux d'un fantôme.

En clôture, le prince livre sa conviction profonde, celle qui sous-tend toute son action : « La magie de la musique, c'est qu'elle est un langage international. » Une vérité simple, mais que cet homme d'exception incarne avec une constance remarquable, depuis les scènes d'opéra de Rome jusqu'aux rives du Mékong.

Interview réalisée par Luigi Galluzzo pour TGCOM24, le 1er mai 2026.

Le prince Sisowath Ravivaddhana Monipong est ambassadeur de la Maison Royale du Cambodge et cofondateur du Phnom Penh International Opera Festival.

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