Phnom Penh & Arts : Pi-Pet-Pi Gallery282, une voix pour les artistes cambodgiens de province

À l’entrée de Pi-Pet-Pi Gallery282 à Phnom Penh, un personnage insolite et sympathique semble prêt à accueillir les visiteurs. Fabriquée en fer forgé de couleur noire et vêtue d’un short rayé, cette sculpture intitulée « The Mirror Man » de l’artiste de Battambang Bor Hak est là pour mettre à l’aise.

« The Mirror Man » de l’artiste de Battambang Bor Hak
« The Mirror Man » de l’artiste de Battambang Bor Hak

Pourtant, les œuvres exposées rappellent rapidement que nous vivons actuellement au milieu d’une pandémie. Alors que les visiteurs utilisent le désinfectant posé sur une table à la porte conformément aux directives du ministère de la Santé, une peinture à l’huile et à l’acrylique intitulée « COVID CITY », donne le ton. Réalisée par l’artiste de Battambang Nget Chanpenh, l’œuvre représente un coronavirus stylisé : bras et jambes sont répartis sur la carte d’une ville qui se détache sur un camaïeu de marron et portant un masque bleu.

« COVID CITY »
« COVID CITY »

Quant aux autres œuvres de la galerie, « elles reflètent plus ou moins la vie que nous devons affronter ces jours-ci », déclare Alain Troulet, coordinateur du groupe d’artistes Battambang-City Romcheik 5 dont le travail est présenté dans cette exposition.

« Cette nouvelle galerie donne l’occasion d’aller là où il y a encore des visiteurs, des expatriés et des Cambodgiens intéressés par le travail des artistes locaux »

Plus tôt cette année, explique M. Troulet, « nous pensions que les choses reviendraient à la normale vers juin, puis nous avons réalisé que cela ne se produirait pas avant on ne sait combien de temps… et la seule région du pays où il y a encore de l’activité demeure Phnom Penh. »

Liz Heeley, qui dirigeait la Kampot Art Gallery à Kampot City, se trouvait dans la même situation. « Juste au moment où nous étions sur le point de commencer à atteindre le seuil de rentabilité et même à réaliser des bénéfices, COVID a frappé », dit-elle. Ainsi, après avoir collaboré à de nombreuses expositions au fil des années, Heeley et Romcheik 5 ont uni leurs forces et, le 12 décembre, ont ouvert à Phnom Penh la Pi-Pet-Pi Gallery282 avec un agenda précis.

« Il s’agit essentiellement de soutenir les artistes provinciaux, de Battambang et de Kampot, qui n’ont pas encore l’attention du grand public »

Alors que la plupart des œuvres d’art de l’exposition concernent la vie en général, les difficultés que le COVID-19 a provoquées se reflètent également dans les œuvres exposées.

On the Way to the Next World” by Hour Seyha
« On the Way to the Next World » par Hour Seyha

Dans la peinture à l’acrylique et à l’émail de Hour Seyha intitulée “Sur le chemin du monde suivant”, qui est réalisée dans des tons sourds de gris et de mauve, les gens marchent dans un lac loin des grands arbres sur la rive, la surface de l’eau reflétant leur l’image comme des squelettes — une scène faisant allusion à la misère que beaucoup de gens affrontent ces jours-ci.

L'aquarelle de Mil Chankrim intitulée « Lok 1 » représente un homme dont la peau est couverte de taches noires et grises reflétant le tourment de cet homme qui essaie d’arrêter de fumer — une entreprise stressante à tout moment, sans parler de la pandémie et des situations difficiles vécues par beaucoup de gens.

« Lok 1 » par Mill Chankrim
« Lok 1 » par Mill Chankrim

Mais ensuite, la petite sculpture de Van Chhorvorn « Fight for Life » avec deux serpents enchevêtrés suggère que, même avant que le COVID-19 ne frappe, la vie était dure pour beaucoup dans le pays — Chhorvorn est l’un des travailleurs cambodgiens qui, il y a quelques années, a réussi à s’échapper d’un bateau de pêche thaïlandais sur lequel l’équipage cambodgien était traité comme des esclaves.

Sculpture en bois intitulée « Fight for life » par Van Chhorvorn
Sculpture en bois intitulée « Fight for life » par Van Chhorvorn

Dans ses sculptures réalisées en bois recyclé, les irrégularités du bois font partie des œuvres impliquant que, quelle que soit l’adversité, la matière n’a pas à définir la vie. Chhorvorn, qui est de la province de Battambang, est maintenant fréquemment associé aux projets Romcheik 5, confie M.Troulet.

Le sixième artiste présenté dans l’exposition est Chan Phoun qui illustre un chapitre de sa vie dans une série d’œuvres à l’encre noire sur papier. À l’âge de 13 ans, Phoun a perdu son bras droit lors d’un accident dans une briqueterie de la province de Kampong Chhnang. Il a fallu quatre heures pour le conduire à l’hôpital de Phnom Penh : « Je pensais que j’allais mourir parce que j’avais perdu beaucoup de sang. » Une œuvre intitulée « The Memory » exprime ses craintes à l’époque : des squelettes sont montrés perçant le sol de l’hôpital où il est allongé dans son lit, prêts à l’emmener.

Scène de l’artiste Chan Phoun représentant sa peur de mourir à l’hôpital
Scène de l’artiste Chan Phoun représentant sa peur de mourir à l’hôpital

Mais Phoun s'en est sorti et a pu étudié l’art et le dessin à Epics Arts à Kampot City, une ONG qui dispense une formation artistique aux personnes handicapées. Co-fondateur du collectif d’artistes Open Studio à Phnom Penh, il a travaillé à la galerie Heeley à Kampot City et est aujourd’hui directeur de la Pi-Pet-Pi Gallery282. Heeley, qui sera la directrice de la galerie et coordonnera les expositions avec Troulet, est Australienne et photographe de profession diplômée en arts de l’Université de Melbourne en Australie. Elle travaillait comme photographe éditoriale pour des journaux et des magazines lorsqu’elle est arrivée au Cambodge il y a 15 ans. Elle est basée en permanence dans le pays depuis cinq ans. Cette exposition se termine le 10 janvier.

Par Michelle Vachon. Photographies : Romcheik 5 & Liz Heeley

Avec l'aimable autorisation de Cambodianess

Version anglaise disponible ici

Galerie Pi-Pet-Pi282

23 rue 282 (près du coin de la rue 63), Phnom Penh

Ouvert du mardi au dimanche, de 10 h à 18 h

Pour information : tél. : 096-347-4397 — Facebook : https://www.facebook.com/Gallery282/

Nota : En raison de l’évènement communautaire du 28-11 au Cambodge, les visiteurs de la galerie sont invités à noter leurs coordonnées lorsqu’ils signent le livre d’or. Des masques sont également à leur disposition si besoin.